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Œuvres de Le Sage

Les auteurs espagnols mettent presque toujours a la tète des productions d’esprit qu’ils donnent au public îles sonnets ou des acrostiches, ou bien des éloges en prose qui leur sont adressés par leurs amis ; ce qui d’ordinaire ne fait pas plus d’effet sur les Castillans que les obligeantes approbations de nos livres en font sur les François.

On a suivi cet usage lorsqu’on a imprimé l liistoire de Guzman d’Alfarache. Nous voyons , au commencement de la première partie, un long discours à la louange de ce roman* et du célèbre JNlateo Aleman , sou auteur. Ce discours est d’un certain Alphonse de Barros, qui s’efforce de faire concevoir une grande opinion de cet ouvrage. 11 loue d’abord les peintres qui gardent avec autant de soin dans leurs cabinets les portraits des insignes fripons que ceux des hommes vertueux. Il prétend que les premiers ne sont pas moins propres que ceux-ci à la correction des mœurs, parce que si les uns, par leur vertu, nous excitent à les imiter, les autres, par leurs mauvaises actions, nous inspirent de l’horreur pour le vice. « L’histoire de Guzman d’Alfarache, dit-il ensuite, parlant par enthousiasme, est admirable par la vraisemblance

Guzman.

dont elle ne sort jamais, et par la variété des bonheurs et des disgrâces qui arrivent successivement an héros ». Il ajoute que Mateo Aleman mérite les titres « d’excellent historien et de prudent philosophe , par les instructions politiques et morales qu’il cache en habile peintre sons des ombres; et qu’enfin il a mêlé l’utile et l'agréable , selon le conseil d’Horace ».

A la tête de la seconde partie il y a un autre éloge d’Aleman , composé par Louis de V aidés , enseigne de la garde espagnole. Ce nouveau panégyriste nous apprend cpie ce fameux auteur étoit des environs de Séville; qu’après avoir exercé pendant plus de vingt années la charge de Conlador de resultas , sous le règne de Philippe n , il quitta la cour , et fit entre autres ouvrages l’histoire fabuleuse de son Guzman.

Si l’on en croit ce Yaldès , lorsqu’elle parut pour la première fois en Espagne, elle y fut reçue si favorablement , qu’on appela par excellence son auteur le divin Espagnol. Il en a été lait depuis ce temps-là vingt-six éditions. Elle a été traduite en italien , en françois , en allemand ; et elle n’a guère moins plu dans toutes ces langues que dans la sienne. Il ne faut pas s’en étonner : tous les romans de cette espèce, pour peu qu’ils aient de sel et de gaieté, ont ordinairement une approbation générale.

D’où vient cela ? c’est que les faits qu’ils coutien lient sont des tableaux de la vie civile , des portraits qui corrigent sans qu’on s’en aperçoive, en offrant aux yeux des images qui , passant dans lame,

y fonl plus d'impression que n’en pourroient faire tous les préceptes de la morale. En un mot , ils instruisent par l’exemple; et instruire ainsi, comme dit si joliment M. Dacier, c’est la fine fleur de la pliilosophie. 1

\ éritablemcnt il y a dans l’histoire de Guzman d’Alfaraehe beaucoup d’instructions de cette nature-là. Tantôt , par la peinture fidèle d’une action humaine, on vous avertit, en vous divertissant, que vous ne sauriez être trop en garde contre les femmes; et tantôt , dans un caractère ridicule, vous vous voyez comme dans un miroir. Mais l’auteur devoits’en tenir a ces leçons ingénieuses, que Perse appelle parfaitement bien une règle qui trompe 2 , et ne pas couper à tout moment le fil des aventures de son héros, pour se jeter dans de longues déclamations contre les mœurs. D’où il arrive que la plupart des lecteurs qui veulent suivre l’aventurier, voyant qu’il s’arrête à chaque pas pour leur faire essuyer un sermon , l’abandonnent comme un babillard qui les fatigue et les ennuie, malgré tout son esprit et la vivacité de ses censures.

Il me semble qu’un pareil précepteur de morale, quoi qu’en puisse dire Alphonse de Barros son ami, u est pas un de ces habiles peintres qui cachent leurs leçons sous des ombres, et que ce n’est point de cette façon qu’Horace veut qu’on mêle l’utile

1 M. Dacier, «Fuis ses Remarques sur la satire IX du livre Ier d’Horace.

2 Fnllcre solcrs régula. Pers. Sat. V.

avec l’agréable. Quidquid prœcipies , esto b revis , dit ce grand poète. Que vos discours instructifs soient courts , autrement on ne les retiendra point. Omne supervacuum pleno de pectore manat. Tout ce qu’il y a de trop s’écoule. C’est autant de bien perdu. Au lieu qu’une instruction laconique , ne faisant que donner matière à des réflexions, laisse aux lecteurs le secret plaisir de les faire.

Aleman a donc trop chargé de moralités son Guzman d’Alfarache. Pour surcroît d’ennui , M. Brernont , qui l’a traduit, les a encore augmentées: surtout dans les endroits qui regardent les gens de justice , il ne finit point. Quand il tient par exemple un juge ou un greffier, il 11e les lâche point qu’il n’en ait dit tout le mal qu’on en peut penser. Mais il faut le lui pardonner ; on sait qu'il a fait sa traduction dans les prisons de Hollande: un prisonnier s’égaye volontiers aux dépens de ces messieurs ; cela le soulage. Il 11’est donc pas étonnant que les trois quarts et demi du monde, perdant patience en lisant cet ouvrage, demeurent dégoûtés d’un livre qui deviendroit plus utile et plus amusant, si, sans lui rien ôter de ce qu'il a de solide, on pouvoit le dépouiller de son air dogmatique.

C’est ce que j’ai voulu essayer, après avoir été excité à ce travail par plusieurs personnes d'esprit, qui m’ont enfin déterminé à l’entreprendre , en m’assurant que je ferois plaisir au public de lui donner une traduction de Guzman d’Alfarache purgée des moralités superflues. Il m’a fallu, pour cet effet , abréger ou meme retrancher les écarts de

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