‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 2 sur 322 · P R F. FA CK · texte numérisé non relu

P R F. FA CK

morale qui font perdre de vue le héros. M. Bremonl auroit biendù nous les ôter; mais il aimoil trop luimème le verbiage, pour pouvoir se résoudre à nous rendre ce service : car ce n'étoit pas un traducteur assez timide pour respecter ce qui lui auroit déplu dans son original, comme on le peut voir par sa préface, où il s’applaudit des changements qu’il a faits. « J'ai, dit-il, passé le rabot sur plusieurs choses, et ajouté de petites façons, qui, sans vanité , n’ont pas gâté l’ouvrage. Ce n'est pas une petite affaire cpie d'un habit à l’espagnole en faire un à la françoise, et surtout d’un habit vieux. »

Il est constant que la différence des génies des deux nations peut justifier une grande partie des licences qu’il a prises. Sa traduction n’auroit pas été supportable, si elle eût été littérale. Aussi ne l’cstel le point du tout; et au lieu de ce qu’il a dit, il devoit plutôt dire qu’il a coupé en plein drap. Examinons en quoi consistent ces petites façons , qu’il se sait si bon gré d’avoir ajoutées à son original. Premièrement, il s’écarte presque à tout moment du texte, pour y faire des suppléments, qui sont à la vérité quelquefois si nécessaires, qu’il faut lui en tenir compte, quoiqu’il les fasse le plus souvent d’une manière trop diffuse.

Il est vrai que Mateo est quelquefois trop concis. S il s’étend presque toujours plus qu’il ne faudroit lorsqu’il moralise, il rabat cela sur les actions comiques, qu’il raconte trop succinctement. Ou diroit qu’il appréhende que ses lecteurs ne lui sachent mauvais gré de chercher à les divertir. Il

revient vite ;i ses réflexions sérieuses. Le copiste , pour éviter ce défaut, tombe dans un autre , en mettant beaucoup du sien dans les aventures comiques; ce qui va souvent si loin, que le divin Espagnol n’y a que la moindre part. J’en veux donner un exemple. G’est le tour que Fabia, dame romaine, joue à Guzman, quand il va lui parler la nuit de l’amour que l’ambassadeur d’Espagne a pour elle. M, Bremont en a fait l’épouse du comte Gabrieli des Ursins ; et oubliant sa qualité de traducteur, il a composé l’aventure à sa fantaisie. J’ai été plus scrupuleux que lui. J’ai copié Aleman dans cet endroit. Je crois que le public n’y perdra point assez pour m’en faire un reproche.

Je ne pense pas non plus qu’il s’avise de me chicaner sur la suppression de l’histoire de don I^ouis de Castro , et de don Rodrigue de Montalve. Comme M. Scarron l’a tirée du livre de Guzman d’Alfarache, et qu’il en a fait une de ses meilleures nouvelles, il me siéroit mal d’ètre plus hardi que M. Bremont, qui , malgré les petites façons qu’il sait donner aux ouvrages espagnols, n’a pas osé courir le risque de la comparaison.

A l’égard de l'histoire de Daraxa , quoiqu’il ne l’ait pas fidèlement traduite, on ne laisse pas d’y reconnoître presque partout son modèle , et même il l’a lort embellie, en l’augmentant de quelques incidents agréables que j’ai conservés ; mais, pour me servir de ses propres termes , j’ai passé à mon tour le rabot sur ses additions.

Pour l’histoire de Dorido et de Clorinia, qu'il

appelle le comte <le Palviano et Kléonore , il l’a chargée de tant d’événements de son invention , que ce n'est plus l’ouvrage de I auteur espagnol , c’est lésion. Cependant cette histoire, telle que Mateo l'a écrite, toute simple qu'elle est, ne me paroi t pas avoir besoin d'étre plus composée; aussi l'ai-je traduite presque à la lettre; et l'on jugera peut-être , après qu’on l’aura lue, que M. Bremont auroit pu se passer de l’allonger.

Ce n’est pas que je fasse peu de cas des choses qui v sont ajoutées par ce traducteur; au contraire j’avoue qu'elles sont ingénieusement imaginées, et qu'il a répandu partout un goût galant. Je dirai même encore à sa gloire que sa traduction , en général , est fort égayée et remplie d’expressions si heureuses, rpie si j'eusse affecté de les éviter toutes, mes lecteurs n’y auraient pas gagné. Je lui rends cette justice, et je déclare que je me suis moins attaché à parler autrement que lui, qu’à faire un ouvrage où les faits de Guzman fussent détaillés tout de suite, sans être interrompus par les dogmes éternels dans lesquels ils sont noyés.

C'est cela que je me suis proposé. Je n’ignore point qu’en retranchant toute la morale superflue de mon auteur espagnol je m’expose à révolter les esprits singuliers, qui ne manqueront pas de me faire un crime (l’avoir hasardé une si grande opération : j en comtois entre autres quelques-uns qui n aiment rien dans Guzman d’Alfarache que les moralités. Au lieu que presque tous les lecteurs les sautent, pour suivre les aventures du héros; ils

passent eux les aventures , pour en venir aux déclamations. Vous avez beau combattre leur goût, bien loin de vouloir se laisser persuader, ils ne vous font pas même l’honneur de se défier de leur sentiment. Encore ceux-ci sont-ils du moins de bonne foi , puisqu’ils disent ce qu’ils pensent. Il y en a d’autres qui vantent les tirades de morale, quoiqu’ils n’aient jamais eu la patience de les lire.

Mais qu’il me soit permis de représenter à ces messieurs que je n’ai point fait pour eux ma traduction. Qu’ils s’en tiennent à la première, qui certainement a de quoi les contenter, et qu’ils souffrent sans murmure que la mienne amuse toutes les autres personnes qui 11e sont pas de leur goût, c’est-à-dire tout le reste du monde.

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