CHAPITRE VI
U arrive a Tolede. Il y fait le personnage d’un homme a bonnes fortunes. Detail de ses aventures galantes.
Il éloit plus de neuf heures lorsque j'entrai dans la célèb re ville de Tolède. Je me donnai deux coups de peigne, et surtout j'eus grand soin d’essuyer mes pieds poudreux, afin de pouvoir dire effrontément que je venois d’arriver en carrosse. Je me fis enseigner la meilleure hôtellerie, oh j’allai demander à souper et à coucher en jeune homme qui paroissoit en état et dans la disposition de faire de la dépense. Voilà les gens qu’on aime dans ces sortes d’endroits. On me donna une belle chambre où il y avoit un bon lit, et l’on me servit comme un prince. Je soupai parfaitement bien, et dormis encore mieux.
Le lendemain, après m’être fait donner mon chocolat, afin que l'on crût par là que je n’étois pas un homme du commun, j’ordonnai qu’on envoyât chercher un chapelier, un cordonnier et un fourbisseur, pour avoir un chapeau, des souliers et une épée qui répondissent au reste de mon équipage. Mais l’essentiel étoit de faire venir un tailleur pour déguiser , autant qu'il seroit possible , l’habit que j’avois acheté, de peur que si par hasard je venois à rencontrer dans la rue quelques parents du jeune garçon qui me l'avoit vendu, je ne donnasse matière à des soupçons dangereux pour moi. Comme en effet je devois craindre que cet habit
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ne fut reconnu, et que l'on ne m'accusât de l'avoir vole, et peut-être assassiné le jeune homme qui le portoil. La justice sur cela s'en seroit mêlée, et il n’en auroit pas fallu davantage pour me perdre. Je demandai donc un tailleur; on m’en amena un qui me servit à souhait En moins de quatre ou cinq heures il déguisa si bien l'habit en couvrant les manches de taffetas, en changeant les boutons, et en mettant un collet de velours au manteau, que le diable lui-même y auroit été trompé.
Je contentai mon tailleur; et ravi de pouvoir sortir sans ({lie mon habillement me fît des affaires, j’allai vers le soir me promener au Zocodovei\ oîi il y a ordinairement de fort beau monde. Tout métamorphosé que j'etois, je ne laissois pas d’appréhender de rencontrer quelqu'un de ma connoissance. (jette crainte toutefois ne m’empêcha pas de prendre plaisir à me voir agacer par de jolies dames de moyenne vertu, qui me regardant comme un jouvenceau qui n’avoit point encore été à Cvthère, vouloient m’en montrer le chemin; mais j’eus la force de me défendre contre leurs œillades séduisantes.
Ce qui m’étonna dans cette promenade , ce fut la propreté des cavaliers. Mon habit, malgré la peine que mon tailleur s’étoit donnée pour l’ajuster et l’enjoliver, paroissoit si vilain en comparaison des leurs, que je résolus d’en avoir un autre. Dans le temps que je formois cette résolution , un gentilhomme, monté sur une belle mule , traversa le Zoeodover. L’habit qu’il portoil me charma; je le trouvai d’un goût si galant , que je me proposai d’en faire faire un semblable. Peu s’en fallut que dès le soir même je n envoyasse chercher
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mon tailleur pour cela. Je gagnai pourtant sur mon impatience d’attendre jusqu’au lendemain. 11 est vrai que, sans pouvoir fermer l’œil de toute la nuit, je ne lis que pensera la bonne mine que j’aurois sous cet habit nouveau. Néanmoins, quelque envie que j’eusse de m’en voir revêtu , des réflexions sensées venoient la combattre, lorsque je songeois à combien pourrait monter cette dépense.
lié bien, monsieur Guzman, me disois-je, vous prétendez donc vous habiller magnifiquement, et damer le pion aux galants de Tolède? C’est fort bien fait à vous. Courage, mon ami; dépensez vos réaux sans considérer que vous avez joué gros jeu pour les gagner; cela ne mérite pas votre attention. Vous voulez que votre argent s’en aille; il s’en ira. Faites faire ce bel habit cpie vous avez dans la tête, et vous jetez dans le commerce des femmes, vous serez bientôt obligé île reprendre le cabas; comptez là-dessus : mais on ne rencontre pas tous les jours des apothicaires qui se laissent purger.
Toutes ces réflexions ne firent que se présenter a mon esprit sans le frapper, il ne fut pas sitôt jour que j’envoyai chercher mon tailleur, à qui je dis mes intentions, après lui avoir dépeint fidèlement l’habit que j’avois vu, et il promit de m’en faire un tout pareil. Il se chargea du soin d’acheter tout ce qui étoit nécessaire pour cela, m’assurant que je serais servi promptement ; car je lui demandai surtout de la diligence, comme si je n’eusse attendu que cet habit pour m’aller marier. Il ne manqua pas de me l’apporter au bout de deux jours. Jamais habit ne fut plus galant ni plus magnifique ; l'or y brilloit de toutes parts. Quand je l’eus sur