‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 114 sur 322 · LIVRE II, C H A P. VU · texte numérisé non relu

LIVRE II, C H A P. VU

naroître une grande dame fort bien laite, et de 1res bon air. \ sa démarche noble cl à ses manières aisées , je m'imaginai que ee devoil être quelque dame titrée. Elle s’avança aussitôt, et s'assit sur une chaise dans la ruelle de mon lit. Je me mis en mon séant, et, tenant mon bonnet de nuit à la main, je lui lis cinq ou six inclinations de tète très respectueuses ; ensuite je la priai de m'excuser si je la recevois de cette sorte, en lui disant que j'aimois mieux pécher contre la bienséance, que de laisser attendre à la porte une dame de son mérite et de sa qualité. Passons là-dessus, me réponditelle, et venons d’abord au fait. Contentez ma curiosité : depuis quand êtes-vous à Tolède? Quelle affaire vous y amène? Y serez-vous long-temps?

Ces questions n’embarrassèrent point du tout un homme qui savoit composer sur-le-champ des fables; et je lui en fis de si belles sur ma naissance et sur les vues de fortune (pie j’avois, qu’elle demeura persuadée que j’étois un illustre seigneur ; mais i! m’échappa une vérité qui gâta tous mes mensonges : au lieu de lui dire que fétois à Tolède au moins pour trois ou quatre mois, je dis que j’y venois seulement pour me divertir quelques jours. Je m’aperçus que cela ne produisoil pas un tort bon effet. Elle avoit apparemment formé sur moi quelque dessein que ces paroles déconcertoient; et, me regardant comme un oiseau de passage qu’elle alloil incessamment perdre de vue, elle résolut de m’arracher quelques plumes auparavant.

Pour en venir à bout, elle commença par ôter sa mante d'un air libre et gracieux, découvrant un visage d’une beauté parfaite, des mains plus blanches que la

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neige , avec une partie de sa gorge qui me charma. Elle leva sa robe, qui étoit du plus beau taffetas d’Italie, et sans affectation tira de sa poche un grand rosaire de corail , où étoient attachés quelques reliquaires avec plusieurs croix d’or et autres bijoux. Elle sembloit n’avoir aucun dessein, et badinoit avec ce rosaire en me parlant , comme si elle n’eût pas pris garde à ce qu elle faisoit , lorsque tout à coup elle affecta une extrême surprise en le regardant : elle n’acheva pas un discours qu’elle avoit commencé, et elle se mit à fouiller dans sa poche avec une inquiétude qui augmentait de moment en moment. Je lui demandai de quoi elle paroissoit être en peine. Au heu de me répondre, elle ne fit que chercher à terre, devant, derrière et autour d’elle; puis appelant sa suivante qui se tenoit à la porte de la chambre : Marcie , lui dit-elle, ma chère Marcie , j’ai perdu la grande croix de mon chapelet, cette grande croix que mon mari m’a donnée ! Que je suis malheureuse ! Il croira que j'en aurai fait présent à quelqu’un. Madame, répondit la soubrette, vous vous affligez peut-être mal à propos. Que savez-vous si elle n’est point au logis? Je crois même l’avoir remarquée dans votre cabinet. C’est de quoi je veux tout à l'heure être éclaircie, reprit la dame. Retournons sur nos pas. Je ne puis vivre dans cette incertitude.

Je fis inutilement tous mes efforts pour la retenir , en lui représentant qu’il y avoit de pareilles croix chez les orfèvres, et que, si elle vouloit bien y consentir, je lui en acheterois une. Elle rejeta mon offre, et me dit d’un air engageant : De grâce, seigneur cavalier, ne vous opposez pas au dessein que j’ai de m’en

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