LIVRE r, CHAP. IU
les personnes du logis l’auroient pour agréable. Ladessus le vieux galant en demanda la permission à la gouvernante , nui lui répondit qu'il pouvoil faire dans cette maison tout ce qu’il jugeroil à propos; que son maître , bien loin de le trouver mauvais , en seroit ravi. Les voilà donc résolus de s’arrêter là. Aussitôt ils envoyèrent un de leurs valets à leur maison de Gelves, avec ordre de dire aux autres domestiques, qui y étoient déjà , de se rendre auprès d’eux avec leurs provisions.
Tandis que le commandeur s’occupoit de ces soins, mon père sortit de la maison à la dérobée, monta vite à cbeval et piqua vers Séville , pour se montrer seulement à la bourse, et s’en revenir ensuite souper et coucher à Saint-Jean d’Alfarache : ce qu’il avoit coutume de faire presque tous les soirs. Le temps lui parut un peu long; mais outre qu il devoit être assez content de sa journée , il bâta son retour et arriva sur les six heures à sa maison de plaisance. Son rival suranné s’empressa d’aller au-devant de lui pour le prier d’excuser la liberté qu’il avoit prise. Grands compliments de part et d’autre, surtout de celle de mon père, à qui les belles paroles ne coûtoient rien, et qui, par ses manières honnêtes et polies, enleva tout à coup le cœur du vieillard. Ce bon homme le conduisit lui -même à la dame, qui venoit d’entrer dans le jardin, où, si l’on ne pouvoit pas encore se promener, on n’éloit pas du moins fort incommode du soleil. Le ruse marchand la salua comme une personne qui lui auroit élé inconnue; elle le recul avec tant de dissimulation, qu’on eut dit qu’elle ne l’avoit vu de sa vie.
En attendant l'heure de la promenade, ils entrèrent tous trois dans un cabinet de verdure, où il faisoit d’autant plus frais, qu’il étoit sur le bord de la rivière. Ils se mirent à jouer à la prime, et la dame gagna; le Génois étant trop galant pour ne pas se laisser perdre. Après le jeu, ils firent plusieurs tours d allées, et le plaisir de la promenade fut suivi d’un bon souper, qui dura si long-temps, qu’ils ne se levèrent de table que pour s’en retourner par eau à Séville, dans une petite barque ornée de feuillages et de fleurs. Cette barque appartenoit à mon père, qui l’avoit fait ajuster ainsi pour se rendre plus agréablement de sa maison de campagne à la ville : ce qui lui arrivoit quelquefois. Pour comble de satisfaction, ils entendirent des concerts de musique agréables, formés par des chanteurs et des joueurs d’instruments qui descendoient comme eux le Guadalquivir dans un bateau qui suivoit le leur. Enfin la dame et son vieux galant , après s’être fort réjouis, remercièrent le marchand de la généreuse réception qu’il leur avoit faite. Le commandeur particulièrement en étoit si pénétré de reconnoissance , qu’il s’imaginoit ne pouvoir assez le lui témoigner; et je crois qu’il n’auroit jamais pu se résoudre à le quitter , sans l’espérance qu’il avoit de le revoir le lendemain, tant il avoit conçu d’amitié pour lui dès ce jour-là.
Cette amitié fut si bien ménagée par la dame et par le Génois, qu’elle ne finit qu’avec la vie du commandeur, lequel, à la vérité, n’alla pas loin depuis ce temps- là. C’étoit un corps usé, un vieux pécheur qui avoit fait un usage immodéré des plaisirs, sans s’em-