‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 13 sur 322 · LIVRE t, CH AP. I L I. 2t · texte numérisé non relu

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harrasser si l'on trouveroit cela bon dans ce monde, el sans craindre qu'on le trouvât mauvais dans l’autre. J’avois déjà quatre ans quand il mourut ; mais je n dois pas son seul héritier au logis. Le bon homme avoil eu d’autres enfants de quelques maîtresses qu'il avoit entretenues avant ma mère, et nous étions tous chez lui comme des pains de dîmes, chacun de sa fournée. Dans le fond, peut-être n’étoit-il pas plus leur père que le mien. Quoi qu’il en soit , comme j’étois le plus jeune rie mes frères, et que la foiblesse de mon âge ne me permettoit pas de me servir de mes mains aussi -bien qu’eux, j'aurois eu peu rie part à l’héritage du défunt, si je n’avois pas eu dans ma mère une personne fort propre à suppléer à ce défaut. Mais c’étoit une femme d'Andalousie, c’est tout dire. Elle n’avoit point attendu, pour faire son paquet, que le vieillard fût mort. Dès qu'elle l’avoit vu abandonné des médecins, elle s'étoit saisie du plus beau et du meilleur, ne laissant à mes cohéritiers que des guenilles. Etant maîtresse dans la maison, el ayant les clefs de tout , il lui avoit été facile de divertir les effets les plus précieux. Le jour qu’il mourut , on fit un ravage effroyable dans sa maison. Dans le temps qu’il rcndoit l'âme, on lui prit jusqu'aux draps de son lit. Dans ses derniers moments tout fut pillé et enlevé. 11 ne restoit que les quatre murailles, lorsque les parents arrivèrent la gueule , comme on dit, enfarinée. Ils eurent beau regarder partout, ils virent bien qu’on les avoit prévenus, et il leur fallut encore, par honneur, faire les frais des funérailles. Elles furent, je l’avoue, très modestes, et l’on n'y répandit point de larmes. On ne pleure pas les

GUZMAN DALFARACHE.

morts qui ne laissent rien : c’csl aux héritiers seuls à paroîtrc affligés; ils sont payés pour eela.

Les parents du commandeur avoient pourtant compté sur une riche succession. Ils ne pouvoient comprendre comment un homme qui avoit plus de quinze mille livres de rente en bénéfices mou roi t dans un état si misérable. Ils avoient vu sa maison meublée d’une manière convenable à sa qualité. Ils ne doutèrent point qu’on n’eût volé ses effets. Ils firent faire sur cela de grandes informations. Peine inutile! Ils eurent recours ensuite aux monitoires, qui furent affichés aux portes des églises, où ils sont encore. Les voleurs ont l'estomac bon ; ils ne rendent jamais ce qu'ils ont pris : les excommunications ne les épouvantent point. Après tout, ma mère avoit une très bonne raison pour posséder sans inquiétude les nippes du commandeur; car, peu de temps avant qu'il mourût, il lui disoit quelquefois, quand il visitoit son coffre-fort ou ses bijoux, ou qu’il faisoit emplette de quelque beau meuble : Tenez, mon cher cœur , tout ceci vous appartient. Quand ces donations , qu’elle regardoit comme faites en bonne forme , n’auroient pas été capables de lui mettre la conscience en repos, elle croyoit qu'une jolie femme, qui avoit pu se résoudre à passer quelques années avec un vieillard dégoûtant, méritoit bien d'en être l'héritière. Aussi d’habiles docteurs, qu’elle consulta sur ce point, levèrent tous ses scrupules, en l'assurant que e’étoit une chose qui lui étoit due.

Ll\ IlE I, Cil A P. I V.

C II À P 1 T R F iv.

Le pere de Guzman se marie , et meurt peu de temps apres son mariage. Suite de. cette mort.

'Aj'Rks la mort du commandeur, à qui Dieu fasse miséricorde, sa chaste veuve eut un galant, et moi, un père tout retrouvé dans la personne du Génois, qui devint à son tour le patron de la case. Celte habile femme avoit eu l'adresse de leur persuader à tous deux en particulier que j’etois leur fils, tantôt en disant à l’un (pie j’étois sa vivante image, et tantôt en disant à l’autre que lui et moi nous nous ressemblions comme deux œufs. Heureusement je ne pouvois manquer d’être d’un sang noble, soit que je dusse mon existence au commandeur , soit que je fusse de la façon du Génois. Pour du côté maternel , je suis d’une noblesse incontestable. J'ai cent lois ouï dire à ma mère que mon aïeule, qui toute sa vies’étoit piquée de chasteté comme elle, comptoit parmi ses alliés tant d’illustres seigneurs, qu’on aurait pu faire de sa famille un arbre généalogique aussi grand que celui de la maison de Tolède.

Malgré tout cela, je ne voudrais pas jurer que ma discrète mère n’eut point un troisième galant de race roturière : une femme qui ne se fait pas une affaire de tromper un homme est bien capable d’en tromper deux. Mais par instinct, ou sur la bonne foi de ma mère, j’ai toujours regardé le noble Génois comme le véritable auteur de ma naissance. Je puis t’assurer que de son

coté, mon père ou non, il nous aimoit, ma mère el moi, avec une extrême tendresse. Il le fit assez connoître par la résolution hardie qu'il s’avisa de prendre: il résolut d’épouser cette dame , que l’on appcloit dans Séville, la commandeuse. Il n’ignoroit pas la réputation qu’elle avoit, ni qu’il alloit se faire montrer au doigt dans la ville. Qu’importe ? c’étoit un homme qui savoit bien ce qu’il faisoit. Dès le temps qu’il lia eonnoissance avec elle, ses affaires eommençoient à se gâter, et cette galanterie ne servit pas à les améliorer. La dame, qui étoit fort ménagère, et encore plus friponne, avoit si bien su mettre à profit les faveurs qu’elle avoit accordées, qu’elle possédoit au moins dix mille bons ducats. Avec une somme si considérable, mon père se sauva d’une nouvelle banqueroute qu’il étoit sur le point de faire, et se trouva plus en état que jamais de figurer parmi les gros négociants. Il aimoit le faste , l’éclat et le bruit; c’étoit là sa passion dominante : mais comme il ne pouvoit la satisfaire long-temps sans retomber dans le même embarras d'où l’argent de ma mère l'avoit tiré, il arriva, quelques années après son mariage, qu’il se vit obligé de faire sa dernière banqucroute. Je dis sa dernière, car, se voyant alors sans ressource, et dans 1 impuissance d’entretenir sa famille sur un bon pied , il aima mieux se laisser mourir de chagrin que de survivre à sa prospérité.

La vie eut plus de charmes pour ma mère, qui soutint avec assez de fermeté le changement de notre fortune. Cependant la mort de mon père l’affligea vivement. Nos maisons n’etoicnt plus à nous : il avoit fallu les abandonner aux créanciers. Il ne nous restoit de tous

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