LIVRE III, CH AP. I. 2<>'f
souffriront pas que je demeure comme je suis; ils ne voudront pas que je leur fasse déshonneur. INe percions point de temps, hâtons-nous de nous (aire connoitre, pour sortir promptement de misère.
Me voilà donc à chercher mes parents , et à demander le chemin de leur maison , en me vantant publiquement d'être de leur famille ; ce qui leur fut bientôt rapporté par des gens qui ne les aimoient guère, et qui , jugeant que la vue d'un jeune homme si mal équipé ne leur feroit pas grand plaisir, s’étoient empressés à leur porter cette agréable nouvelle. Mes généreux parents en furent au désespoir. Il leur sembloit que ma pauvreté les couvroit d'infamie ; et je ne voudrois pas jurer que s'ils eussent pu , sans se commettre , me faire poignarder, ils n’y auroient pas manqué ; outre qu’ils n’eussent fait en cela que suivre l’usage de ce pays-là. Mais comme on s’entretenoit déjà de moi dans toute la ville, et que i on s’y souvenoit encore de mon père, si l'on m’eût vu tout à coup disparaître, on n’en aurait pas demandé la cause.
Ne sois pas scandalisé, lecteur, de la mauvaise opinion que j ai de mes parents. Je m’imagine qu’à leur place lu ne ferois pas autrement qu’eux. Suppose-toi pour un moment aussi riche qu’ils l’étoient, et me dis de quelle façon tu recevrais un gueux qui , tout à coup tombé des nues, viendrait te saluer au milieu d'une rue, en te disant : Bonjour, mon oncle; je suis (ils de votre frère ou de votre mère : lu trouverais cela bien mortifiant. J’eus I imprudence de me présenter publiquement devant eux; aussi je n’en abordai pas un qui ne me traitât d’imposteur et de fripon. Ils accompa-
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gnèrent meme de menaces ces deux épithètes. Croyeznous, me dirent-ils, ne vous arrêtez point à Gênes, de peur d’y passer fort mal votre temps. J’avois beau nommer mon père, et protester qu'il avoit tenu son rang parmi les nobles Génois, tous ses mauvais parents l’avoient oublié.
Je rencontrai pourtant un soir certain vieillard, qui, sans se découvrir, m’aborda d’un air doux et honnête. Mon bis, me dit-il, n'est-ce pas vous qui avez sujet de vous plaindre de quelques personnes titrées qui ne veulent pas vous reconnoître pour un homme de leur sang? Je répondis qu’oui , et je lui dis qui étoit mon père. Vous me parlez, reprit le vieillard, d’un noble que j’ai vu autrefois. Il est constant qu’il a dans cette ville des parents qui sont des gens considérables. Je vous dirai même que je commis un banquier qui doit avoir été des amis de votre père, et qui demain, car il est trop tard aujourd’hui, vousmettraau fait de toute votre famille. En attendant que je vous mène chez lui, continua-t-il, venez loger dans ma maison; je suis indigné de l’accueil que vos cousins vous ont fait; ils dévoient plutôt vous recevoir avec affection. Mais suivez-moi, et comptez que le banquier vous vengera bien de leur dureté.
J’acceptai l’offre que ce bon vieillard me faisoit de me donner un logement , en rendant grâce au ciel d’avoir fait une si heureuse rencontre. Je n'avois garde de me défier d’un pareil personnage. Il avoit l’air grave et débonnaire; sa tête chauve et sa barbe blanche rendoient sa mine vénérable. Il s’appuyoit sur un bâton, et portoit une longue robe : je le regardois comme un autre