‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 137 sur 322 · LIVRE lit, CH A P. IL · texte numérisé non relu

LIVRE lit, CH A P. IL

J’au roi s été fort à plaindre; au lieu qu’avec le talent d'exciter la charité du prochain , on peut sans argent voyager en Italie. Il faut rendre cette justice aux Italiens, qu'il n y a point dans le monde de nation plus charitable que la leur. Pour preuve de cela, c’est (pie je poussai jusqu'à Rome sans dépenser même un sou de tout l’argent que je reçus en chemin, et que je gardai. On me donnoit dans les villages plus de viande et de pain que je n'en pouvois manger. La gueuserie en ce pavs-là est donc d’une grande ressource pour les gens d’esprit malaisés qui veulent sacrifier à la paresse; aussi je m’accoquinai si fort à ce métier, que je n’en cherchai plus d'autre. Il est vrai que me voyant dans la capitale du monde catholique, avec assez d'argent pour m'habiller, je fus au commencement un peu tenté de le faire, pour me mettre en état d’aller présenter mes services à quelque grand seigneur; mais je résistai courageusement à ce désir, qui me parut une tentation du diable.

Oh! oh! Guzman, me dis-je à moi-même, avez-vous envie de vous donner ici les mêmes airs qu’à Tolède ? Si, par malheur, quand vous aurez employé tout votre magot à vous habiller, vous ne trouvez point de condition, qui vous nourrira, mon ami .’ D'ailleurs pensezvous qu'un bel habit neuf soit propre à rendre le monde charitable;'' Détrompez-vous; vous ferez beaucoup mieux vos orges vêtu comme vous êtes. Croyez-moi, profitez de vos vieilles folies, au lieu d’en vouloir faire de nouvelles. Demeurez tranquille, et n’ayez point de* vanité. En me parlant de cette sorte, je tirai ma bourse et lui lis un nouveau nœud; puis, apostrophant les espèces (pii

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GUZMAN 1TALFARACHE.

étoient dedans : Demeurez enfermées là, leur dis-je, jusqu’à ce qu'il s’offre une meilleure occasion de sortir.

Je commençai donc à promener mes haillons dans les rues de Rome, et à demander l’aumône en gueux (jui déjà se croyoit un maître, et qui pourtant n’étoit encore qu’un apprenti, en comparaison des mendians de ce pays-la. U y en eut, entre autres, un jeune qui, remarquant de quelle façon je m’y prenois, jugea que j’avois besoin de leçons, et voulut bien m’en donner. Nous nous associâmes tous deux; et, pour me rendre plus utile à la société, il m’apprit les différentes manières et les tons divers dont il falloit demander aux uns et aux autres, sans parler clc la variété des discours qu’on leur devait tenir. Les hommes, me dit-il, ne sont point touchés de ces voix plaintives et lamentables dont les gueux font retentir les airs; ils mettent plus volontiers la main à la poche quand on leur demande simplement pour l’amour de Dieu. Quant aux femmes, continua-t-il, comme les unes sont dévotes à la Sainte- Vierge, les autres à Notre-Dame du Rosaire, c'est parla (pie nous les empannions. 11 est bon aussi de leur souhaiter qu elles soient préservées de tout péché mortel, de faux témoignage, du pouvoir des traîtres et des méchantes langues. Ces sortes de vœux, faits en termes énergiques et d’une voix forte, leur arrachent l'argent du fond de l ame.

Il m'enseigna de plus de quelle manière on pouvoil inspirer de la compassion aux riches, et, ce qui est encore plus difficile , aux dévots de profession, bn un mot, je reçus de lui de si bonnes instructions, cpie je m’en trouvai fort bien. Je nesavois que (aire de tout ce qu'on

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