‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 138 sur 322 · LIVRE III, CH A P. II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CH A P. II

me donnoit. Je connoissois déjà Rome, depuis le pape jusqu'au dernier de ses marmitons. De peur de fatiguer mes pratiques à force de leur demander, j'avois divise la ville en sept quartiers, dont j’en visilois régulièrement un chaque jour. Je n’étois pas moins e.vacl à parcourir les églises, quanti on y célcbroit des fêtes, et je faisois alors dans ces endroits-là de copieuses recettes de menues monnoies. A l'égard des morceaux de pain qui m’étoient ordinairement donnés aux portes des maisons, j'en vendois le superflu aux. pauvres honteux qui, par la secrète assistance des fidèles, étoient en état de les payer comptant. Des villageois, et d autres gens qui engraissoient de la volaille et des cochons, en achetoient aussi; mais les faiseurs de pain d épices étoient ceux de mes chalands avec qui je trouvois le mieux mon compte. Je faisois encore de l'argent de toutes les vieilles hardes que m’apportoient pour me couvrir la peau les personnes charitables, qui ne pouvoient sans pitié voir un garçon de mon âge presque nu, surtout pendant l’hiver.

Depuis ce temps-là , ayant fait connoissance avec les premiers docteurs de notre faculté de gueuserie, j'achevai de me perfectionner par leurs conseils et par leur exemple. J’allois avec eux dans les grandes maisons, quand on y faisoil des aumônes publiques. Un jour (pie nous étions une trentaine pour le moins à la porte de 1 hôtel de I ambassadeur de E rance, j’entendis un de mes confrères qui disoit derrière moi : Regardez ce vilain gourmand d’Espagnol, il gâte le métier. S’il arrive le ventre plein dans un endroit où quelqu'un lui présente de la soupe ou de la viande, il n’en

GUZMAN D’ALFAR ACHE.

veut point, Cela nous perd : on juge parla que les pauvres, pour la plupart, en ont plus qu’il ne leur en faut. Un de nos anciens qui me connoissoit, ayant ouï ces paroles, dit au gueux qui venoit de les prononcer : Paix, camarade. Ne voyez-vous pas bien que c’est un étranger qui n’est pas encore instruit de nos règles. Laissezmoi faire; je veux l’endoctriner : il n’a pas la tête dure, et je puis vous assurer que dans peu il en vaudra bien un autre.

Après avoir ainsi pris mon parti, il m’appela tout bas, et, me tirant à l’écart, il me fit plusieurs questions. Il me demanda (lequel endroit d’Espagne j’étois, comment je me nommois, depuis quel temps je demeurois à Rome; et quand j’eus répondu à tout cela très laconiquement; il me représenta, mais avec beaucoup de douceur, les considérations mutuelles que les pauvres se dévoient les uns aux autres, pour le décorum de la gueuserie; qu’ils étoient obligés d’être unis et de s’entendre comme des frères en foire. De là, s’engageant dans un grand détail, il me révéla des secrets qui me firent bien connoître que j’étois encore fort au-dessous de ces grands hommes. Il m’apprit, entre autres choses dont je n’avois de ma vie entendu parler, de quelle façon je pouvois élargir mon estomac, et manger quatre fois plus qu’à mon ordinaire sans en être incommodé. Il n’oublia pas de me remontrer (pie je devois, lorsque je mangerois devant le monde, faire paraître une extrême avidité; ce qui étoit essentiel, disoit-il, pour persuader que les pauvres mouraient de faim. Après cela, il finit en me disant à quelles heures il falloit que j eusse soin de me rendre à tels ou tels endroits, dans quelles

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