‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 14 sur 322 · V R V. 1, CM A. P. I V · texte numérisé non relu

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nos biens que quelques bijoux avec une grande quanti té de meubles assez beaux ; ma mère en fil de l'argent, et prit le triste parti de se retirer dans une petite maison pour y vivre tranquillement. Ce n’est pas qu elle n'eût pu soutenir encore notre ménage par de nouvelles galanteries : quoiqu’elle eût déjà quarante uns, elle s'étoit toujours si bien conservée, que ce n’étoit pas une conquête à dédaigner; mais elle auroit été obligée de faire les avances , et c’est à quoi elle ne pouvoit se résoudre , après avoir vu toute sa vie les hommes rechercher ses bonnes grâces avec, empressement. Cette noble fierté s’accordoit si mal avec nos affaires domestiques, qu'elles empiraient à vue d’œil.

Je ne doute pas que ma mère n’ait mille et mille fois souhaité d’avoir une fille au lieu de moi, et véritablement cela eût été plus avantageux pour elle ; une fille lui auroit servi de support, comme elle avoit été elle-même celui de ma grand’inère , dont il faut que je te fasse un éloge détaillé. Mon aïeule maternelle étoitdans ses beaux jours une des plus belles personnes du royaume; elle avoit beaucoup d’esprit et eutendoit son monde parfaitement bien. Elle ne recevoit ordinairement dans sa maison que de jeunes seigneurs qui avoient envie de se polir ; et l’on pouvoit dire qu’ils savoient vivre quand ils avoient pris de ses leçons pendant quelques années. Mais ce qu'on doit le plus admirer, c’est qu elle avoit le rare talent de faire régner entre ses écoliers une parfaite union; ils n’avoient jamais ensemble le moindre démêlé. Pendant qu’elle s’altachoit à façonner ces jeunes gens, il arriva qu’elle eut ma mère par un coup de hasard ; elle ne manqua pas Gn/innn «3

de leur en faire honneur à chacun en particulier, et de trouver que sa fille leur ressembloit à tous par quelque endroit. Voilà votre bouche, disoit-elle à celui-ci; voilà vos yeux , disoit-elle à celui-là; vous ne sauriez désavouer cette enfant. Pour mieux le leur persuader encore, lorsqu’elle tenoit ma mère entre ses bras, elle affectoit toujours de l’appeler du nom du cavalier qui étoit présent; et, supposé qu’il y en eût deux, ce qui n'étoit pas extraordinaire, elle l’appeloit tout court Donct Marcello , qui étoit le nom propre de ma mère : il y auroit aussi de l’injustice à lui contester le Doua , puisqu’on ne peut la soupçonner de n otre pas une fille de qualité. Mais pour t’apprendre quelque chose de plus positif touchant sa naissance, tu sauras que ma grand’mère , parmi ses galants, en avoit un qu elle aimoit plus que tous les autres; et, comme ce seigneur étoit un Guzman, elle jugea qu’elle pouvoit en conscience faire descendre sa fille d’une aussi grande maison. C’est du moins ce que mon aïeule a dit confidemment à ma mère, en l’assurant même qu’elle la croyoit fille d’un seigneur parent fort proche des ducs de Médina Sidonia.

Tu vois donc bien que ma grand'mère étoit une femme admirable pour les intrigues d’amour; néanmoins, aimant autant la dépense qu'elle l’aimoit, bien loin d’amasser des richesses immenses dans le trafic des plaisirs, elle auroit couru risque dans sa vieillesse de sentir l’indigence, si la fleur de la beauté de sa fille n’eûl commencé d’éclore à mesure que celle de la sienne se fiétrissoit. La bonne dame avoit beaucoup d'impatience de voir sa petite Marcelle assez formée pour être éta-

El \ RE l, CH AP. t\ hlie; et la tramant à douze ans fort avancée pour son âge, elle ne différa point à la pourvoir. Un marchand nouvellement arrivé du Pérou , et plus riche qu’un juif, en devint le premier possesseur , moyennant quatre mille ducats dont d lit présent a mon aïeule, qui, donnant chaque jour au marchand quelque successeur libéral, vécut par ce moyen toute sa vie dans l’abondance.

II eût donc fallu à ma mère une fille à ma place, ou du moins avec moi; ma sœur nous aurait servi de port dans notre naufrage, et nous aurions bientôt fait fortune avec une pareille marchandise à Séville, oii il y a des marchands pour tout, ( '.'est la retraite des honnêtes gens qui n'ont pour tout bien que de l’esprit; c’est la mère des orphelins et le manteau des pécheurs, f in tout cas, si cette ville eut trompé notre attente, nous aurions été tout droit à Madrid, oii l’on peut dite qu’on est en fonds quand on possède un semblable joyau. Si d’abord nous n’eussions pas trouvé à le vendre, nous aurions pu du moins le mettre en gage, et faire toujours à bon compte une chère de prince. Je ne sms pas plus maladroit qu’un autre, et je crois qu’avec une jolie sœur je n’aurois pas manqué de parvenir à quelque bon emploi ; mais enfin le ciel en voulut ordonner autrement et me rendre fils unique pour mes péchés.

J’entrois alors dans ma quatorzième année, et comme j’avois déjà du sentiment, la misère dont nous étions menacés me fit prendre la résolution d’abandonner ma mère et ma patrie pour aller chercher fortune ailleurs Je me proposai de voyager pour apprendre à connoîlre le monde, et j’avois raison de vouloir commencer de

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bonne heure. Ma plus grande envie toutefois étoit de passer à Gênes pour y voir nies parents paternels. Si bien qu’un beau jour, ne pouvant résister plus longtemps au désir qui me pressoit d’exécuter mon dessein, je sortis de Séville la tête pleine de chimères et la bourse presque vide d'argent.

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