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considération venoit à paroître su 1* notre chemin, du plus loin que nous l'apercevions, nous commencions a former un concert de voix plaintives, et à demander l'aumône, pour lui donner tout le temps de mettre la main à la poche; autrement, elle aurait pu passer sans vouloir s'arrêter.
Lorsque nous rencontrions plusieurs bourgeois ensemble, et que nous avions le loisir de nous préparera les aborder, chacun de nous jouoit son rôle : l’un laisoit le boiteux, l'autre l'aveugle; celui-ci le manchot, celui-là le muet, un autre se tordoit la bouche, ou marclioit les jambes renversées; un autre marchoit avec des potences; nous faisions enfin toutes sortes de figures, ayant soin que les plus habiles de notre bande fussent à la tête, pour rendre la scène plus touchante.
Il f al loi t entendre les vœux que nous faisions pour tirer la moelle de leur bourse : nous souhaitions que Dieu leur voulût donner des enfants, bénir leur commerce, et leur conserver la santé; par de semblables souhaits, nous les engagions à remplir les nôtres. Il ne se faisoit pas une partie de plaisir, pas un festin dont nous ne tirassions pied ou aile : nous étions pour cela des animaux de haut nez. Nous 11e manquions pas de nous rendre en petit nombre à l’endroit où se donnoit la fête, et d’y trouver nos franches lippées. Hotels d évêques, de cardinaux, d’ambassadeurs, toutes les grandes maisons nous étoient ouvertes; nous les occupions l’une après l’autre. Ainsi nous possédions tout, quoique nous n’eussions rien.
Je ne sais comment mes camarades se trouvoient affectés quand ils recevoient la charité des mains d’une
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dame jolie; pour moi, misérable pécheur, lorsque je me présentois devant une jeune personne qui m’enchantoit par sa figure, je lui demarulois l’aumône en lace, et la regardois fixement entre deux yeux. Si elle me donnoit elle-même de l’argent, je pressois tendrement sa main entre les miennes, et la baisois avant quelle m’échappàt. Mais je faisois cette action téméraire d’un air si respectueux, ou, pour mieux dire, si hypocrite, que la dame, n’étant point en garde contre mon plaisir, prenoit ce trait insolent pour un transport de reconnoissance.
Les plaisirs de la vie, que l’on croit faits pour le*, grands du monde et pour les riches, sont plutôt le partage des gueux, qui en savourent la douceur avec plus de licence, plus de goût et plus de tranquillité qu’eux. Quand les pauvres n’auroient pas d’autres avantages que celui de pouvoir demander et recevoir sans peine et sans honte, c’est un privilège que le reste des hommes n a pas, si nous en exceptons les souverains, qui peuvent aussi sans rougir demander à leurs peuples; mais la différence qu’il y a entre les souverains et les gueux, c’est que les premiers demandent souvent de l’argent à des gens pauvres, et qu’au contraire les autres n’en demandent guère qu’à des personnes plus riches qu’eux. 11 n’est donc point d’état plus heureux que celui des mendiants; mais tous ne connoissent pas leur bonheur. La plupart, uniquement occupés des délices de la vie animale, ne jouissent que d’une partie de leur félicite; ils ne sentent pas combien il est doux de vivre dans 1 indépendance, sans procès, et sans crainte d’avoir mal placé son argent; d’être au-dessus des intrigues d'état,