‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 150 sur 322 · LIVRE 1 1 1 , G II A P. V. 2(>i · texte numérisé non relu

LIVRE 1 1 1 , G II A P. V. 2(>i

l’histoire d'un gueux, que j’ai connu; elle est assez curieuse pour mériter d'être racontée.

Un pauvre mendiant génois, nommé Pantalon Castelleto, s’étant marié à Florence, eut de. son mariage un (Ils qu’il se proposa de mettre en état de vivre sans être obligé de travailler ni de servir. Pour cet effet, abusant de la facilité qu'il y a de disloquer et de rompre les membres délicats d'un enfant nouveau-né, il eut ia barbarie d’estropier le sien. Peut-être, lecteur, vas-tu m'arrêter dans cet endroit pour me dire que ce n’est pas une chose fort extraordinaire aux gueux. J’en demeure d’accord : les mendiants de toutes les nations du monde sont sujets à cette inhumanité pour exciter la * campassion des peuples; mais notre Pantalon, comme Génois, voulut surpasser tous les pères là-dessus; il défigura son fils de telle façon, qu'il en fit un monstre sans pareil. Ce malheureux enfant, en qui tout étoit contrefait, à l’exception de la langue cl des bras, auxquels on n’avoit pas touché, étant so>’ti de l’enfance, alloit par les rues, dans une espèce de cage, sur un petit âne qu'il conduisoit lui-même avec ses mains.

Si son corps n’avoit pas la forme humaine, en récompense son esprit étoit excellent. 11 en donnoit des marques à mesure qu'il avaneoit en âge. J1 faisoit surtout des reparties si plaisantes et si spirituelles, que tout le monde en étoit charmé. Il recevoit de grandes aumônes, qu’il ne devoir pas moins à la gentillesse de son esprit qu’à la pitié que sa personne inspirait. Fait comme il étoit, il ne laissa pas de vivre soixante-douze ans, après lesquels il tomba malade; et sentant bien qu il mourrait de sa maladie, il rentra eu lui-même, demanda pom

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confesseur un habile et bon religieux qu’il eonnoissoit; et s’étant entretenu avec lui de ses affaires tant spirituelles que temporelles, il fit venir un notaire, et lui dicta son testament dans ces termes : Je laisse mon cime à Dieu qui Va créée , mon corps et la terre , et je veux être enterré dans ma paroisse. Item, j'ordonne que mon due soit vendu , et que V argent qui proviendra de cette vente soit employé a payer les frais de mon enterrement. Pour le bat , je le lègue au grand-cluc mon seigneur, a qui il appartient de droit, et que je nomme exécuteur testamentaire, et mon héritier universel.

Ce gueux mourut peu de jours après, et son testament, rendu public, devint le sujet de tous les entretiens de la ville de Florence. Tout le monde ayant connu le défunt pour un homme qui avoit été toute sa vie un plaisant et un rieur, s’imaginoit qu’il n’avoit fait cet acte, qui paroissoit burlesque, qu’afin de faire encore après sa mort rire le publie; mais le grand-duc en jugea tout autrement. Comme il avoit cent fois entendu parler du testateur et de son bon esprit, il soupçonna que le testament n’étoit pas sans mystère. Pour s’en éclaircir, il se fit apporter dans son palais le bât dont il avoit hérité. Il ordonna qu’on le défît en présence de toute la cour, qui ne fut pas peu surprise d’en voir sortir diverses pièces d’or, jusqu’à la valeur de trois mille six cents écus de quatre cents maravedis chacun. On sut après cela que c’éloit par l’avis de son confesseur qu’il avoit ainsi disposé de son bien, dont le grand-duc, en prince juste et pieux, fit un très bon usage, puisqu’il l’employa tout entier à fonder quelques messes à perpétuité pour le testateur.

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