CHAPITRE VI
De la compassion que Guzman fit a un cardinal , et quelle
en fut la suite.
Un beau jour m’étant levé de grand matin, suivant ma coutume, j'allai m'asseoir à la porte d'un cardinal qui passoit pour un des plus charitables de Rome.. Pavois pris la peine de faire enfler une de mes jambes, sur laquelle on voyoit un ulcère à braver l’examen des plus clairvoyants chirurgiens. Je n'avois pas oublié pour le coup de rendre mon visage pale : je n’aurois pas été excusable de faire deux fois la même faute. Je frappai bientôt l'air des plus tristes accents que ma voix pouvoit former; et, demandant douloureusement l’aumône, j’attendris plusieurs domestiques qui entrèrent ou sortirent. ils me donnèrent quelque chose. Mais je ne faisois que peloter en attendant partie. C’étoit au maître que j’en voulois. Il parut enfin. Sitôt que je l’aperçus, je redoublai mes cris, mes plaintes, mes démonstrations de douleur, et je l’apostrophai dans ces termes : « () noble chrétien, ami de Jésus-Christ, ayez pitié de ce pauvre pécheur affligé, qui se trouve estropié à la fleur de son âge : que votre éminence, monseigneur, soiL touchée de ma misère, et louée soit la passion de notre Réd empteur. »
Le cardinal, qui étoit un saint homme, s’arrêta devant moi pour m’entendre; et ne regardant que Jésus- Christ dans ma personne, il dit aux domestiques qui
2p4 GUZMAN D’ALFARACHE.
le suivoient : Prenez ee pauvre entre vos bras, empotiez- le clans mon appartement : qu’on lui ôte ees vieux haillons qui le couvrent; qu’on lui donne du litige blanc; qu’on le mette clans mon propre lit, et ([u’on m’en dresse un autre clans la chambre prochaine. Ce qui fut exécuté sur-le-champ. O charité! qui dois faire honte à tant de prélats, qui croient que le ciel leur doit encore du reste quand ils font la moindre attention à la misère d’un pauvre! Mon cardinal ne se contenta point de cela; il fit venir les deux plus fameux chirurgiens de Rome , leur recommanda d examiner ma jambe, de faire tout leur possible pour me guérir; et, après leur avoir promis de les bien récompenser, il sortit pour aller où ses affaires l’appeloient.
Sur la foi de cette promesse, les chirurgiens commencèrent à considérer mon ulcère, qui leur parut d’abord un mal incurable. 11 sembloit effectivement que la gangrène y fût déjà. Néanmoins, cela n’étoit que l’effet de quelques herbes, et ne duroit qu’un certain espace de temps; après quoi, si l’on n’avoit soin de renouveler le secret , la jambe redevenoit dans son état naturel. Mes examinateurs quittèrent leurs manteaux , tirèrent leurs étuis, demandèrent du feu dans un réchaud, du linge blanc et fin, du lait et des œufs. Pendant qu’on se disposoit dans la maison à leur donner ce qu’ils souhaitoient, ils se mirent à me questionner sur mon mal, à s’informer depuis quand je l’avois, et si je ne savois point quelle en pou voit être la cause; si je bu vois du vin, et quelle étoit ma nourriture ordinaire : en un mot, ils me firent toutes les questions que ces gens-là ont coutume de faire en pareille occasion.