‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 158 sur 322 · LIVRE 111, CH A P. VIL 3o · texte numérisé non relu

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l’ordinaire. Ils pensèrent lui manger le nez, et lui arracher les yeux. Il se donna mille soulllets eu voulant tuer ces petites bêtes, à mesure qu'il les sentoit sur son visage. Enfin il combattit contre elles jusqu’au jour, dont la clarté lui fit connoîlre tju'i 1 n’étoit pas sorti victorieux de son combat, et <pie ses ennemis, qu’il crovoit avoir écrases, luiétoient presque tous échappés. Je ne manquai pas de 1 aller voir le matin dans son appartement, et je jugeai bien à ses yeux bouffis que les cousins l'avoient tourmenté. Il me l'avoua d’abord, en me disant que mon secret ne valoit rien. Je feignis d’être étonné. Il faut donc, lui répondis-je, que vous n’ayez pas laissé assez long-temps le persil dans le vinaigre, ou que le vinaigre dont vous vous êtes servi n’ait point de force; car je vous assure qu’en portant tous les soirs dans ma chambre un bouquet de persil bien trempé dans le vinaigre , j'en ai chassé les cousins qui y venoient auparavant en très grand nombre. Le majordome fut assez sot pour me croire encore. 11 mit une botte de persil dans le vinaigre le plus fort qu'il put trouver. Il l’y laissa tremper pendant six heures entières; puis il en parsema non-seulement son lit, mais toute sa chambre même; aussi Dieu sait ce qu’il en arriva : je crois que tous les cousins du voisinage vinrent fondre sur le misérable pour le dévorer. Ils le défigurèrent tellement , qu’il avoit l'air d’un lépreux. 11 m’auroit volontiers assommé le jour suivant s’il m'eût rencontré. Mais son éminence, pour prévenir tout accident, nous ayant fait appeler tous deux, lui défendit de me maltraiter, et me fit une légère remontrance, en homme qui avoit plus d’envie de rire du tour que j’avois joue, que de ni en Guzman. an

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faire un crime. Pourquoi , nie dit ce bon prélat, avezvous fait cette pièce au domine Nicolao? Monseigneur, lui répondis-je, pourquoi, lorsqu'il n’avoit ordre que de me donner douze coups de fouet pour les confitures, m’en a-t-il appliqué plus de vingt pour son compte? J’ai vengé mes meurtrissures par les siennes.

Cela se passa de cette façon. Cependant depuis l’aventure de la caisse, je n’étois plus de la chambre des pages; on n’avoit pas borné au fouet mon châtiment; on m’avoit de plus fait passer au quartier du chambellan, pour y servir parmi les laquais, en attendant qu’on me rappelât à mon premier poste. Le chambellan pou voit passer pour un bon homme, plein d’honneur et de bonne foi; mais il étoit un peu trop scrupuleux, et même un peu visionnaire. Il avoit aux environs de notre hôtel des parentes qui étoient de très honnêtes filles, et si pauvres, qu’il leur envoyoit tous les jours les deux tiers de sa portion pour les aider à subsister. Il alloit aussi quelquefois dîner ou souper avec elles; ce qui donnoit souvent occasion aux officiers du logis, et particulièrement au majordome, de le railler devant son éminence pour la divertir.

Un soir le chambellan, étant revenu de chez ses parentes un peu indisposé, se retira dans son appartement, et se coucha. Le cardinal, ne le voyant point paroi tre au souper, demanda de ses nouvelles. Monseigneur, lui dit un de ses ol liciers, il ne se porte pas trop bien. Aussitôt son éminence voulut savoir quel mal il pouvoit avoir; et, pour en être instruite, elle ordonna à un de ses gentilshommes de 1 aller voir surle-champ. L’officier s'acquitta de sa commission tort

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exactement, et vint dire < j ne I indisposition du malade étoit si légère, qu'il n'a voit besoin cjue de repos pour se rétablir. Cela se passa de celle sorte; niais le secrétaire îïieolao, toujours prêt à faire quelque pièce au bon chambellan , ayant appris le lendemain matin qu’il se portoit beaucoup mieux, et qu’il dormoit, eut la malice d'introduire doucement dans sa chambre, par le ministère d’un laquais qu'il gagna, un de nos pages déguisé en femme. Le page, à qui l’on avoit bien fait sa leçon, se coula dans la ruelle du lit, où il se cacha derrière une tapisserie. Le secrétaire sortit ensuite pour se rendre auprès du cardinal , qui lui demanda des nouvelle du malade. Monseigneur, lui répondit Nicolao, l’on m’a dit qu’il a passé la nuit assez mal, mais qu’il est mieux présentement. Son éminence , qui aimoit tous ses domestiques comme un père aime ses enfants, prit, sur ce rapport, la charitable résolution d'aller visiter notre chambellan , que I on ne manqua pas de réveillei pour l'avertir de l'honneur que son maître lui vouloil faire.

Monseigneur se rendit donc à la chambre du malade, et s'assit sur une chaise auprès de son ht; mais à peine fut-il assis, qu’on vil tout à coup sortir de la ruelle le page travesti, lequel, contrefaisant à merveille une femme embarrassée et qui cherehoit à s’enfuir, se sauva en disant : Ah! bon Dieu, je suis perdue! que va penser de moi son éminence? Le cardinal, qui n’avoit point été préparé à cette scène, et qui croyoit son chambellan un saint personnage, parut extrêmement surpris de cette vue; mais quel que fut son étonnement, il n’approchoit point encore de celui du scrupuleux chatn-

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bellan , qui , comme frappe <1 une horrible vision , s’écria que e’étoit assurément le diable qui étoit venu pour le tenter. Cela lui causa une si grande agitation, que, dans le trouble oii étoient ses esprits, peu s’en fallut qu’il ne sortit de son lit tout en chemise devant monseigneur, et ne prît la fuite. Comme tous les domestiques qui étoient présents s’entendoient avec le secrétaire, ils ne purent s’empêcher de rire, ce qui fit juger au cardinal que e’étoit un tour qu’on jouoit au chambellan. Son éminence eut pitié de ce pauvre homme, et se donna la peine elle-même de le désabuser; après quoi elle se retira.

Tout cela venoit de se passer lorsque j’arrivai. Je revenois de faire une commission dont j'avois été chargé dès le grand matin. Je trouvai le chambellan fort triste; je le priai de m’apprendre le sujet de sa tristesse, il me conta l’aventure, en me disant qu’il ne doutoit point que le domine Nicolao n’en fût l’auteur. Je voudrois, mon cher Guzman, ajouta-t-il, je voudrois, pour un de mes yeux en tirer vengeance, et faire quelque bon tour au secrétaire; mais j’ai besoin pour cela de tes conseils : un maître espiègle comme toi trouvera bientôt quelque malice qui vaudra bien la sienne. Effectivement, lui répondis-je, si j étuis à votre place, le secrétaire n’iroit pointai! pape en demander l’absolution; je lui en ferois bien faire pénitence. Mais songez qu’il est mon supérieur, et qu’il ne me convient pas de me mêler des affaires des officiers qui sont au-dessus de moi. Si l ’on m’a pardonné la pièce que j’ai laite au domine Nicolao, c'est qu’on a considéré qu il est naturel de se venger soi-même, et que d’ailleurs il m’avoit traité trop rudement.

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