‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 161 sur 322 · LIVRE III, CllAP. VII. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE III, CllAP. VII. 3i

nous commanda de les porter dans le cabinet où son cminence avoit coutume d'enfermer ses confitures.

Chacun de mes camarades se chargea d’un baril ; j’affectai d être le dernier à prendre le mien, pour marcher après tous les autres : j avons mes raisons poui cela. Il falloit passer devant ma chambre; de sorte que, ne me voyant suivi de personne, j entrai dedans, et, changeant de baril en un clin d’œil, je portai celui où il n’y avoit que de la terre et dy la paille, et le mis effrontément avec les autres en présence île monseigneur, que le plaisir de les voir avoit attiré là. Quand ce prélat les eut regardés, il m'envisagea d’un air railleur, et me dit : lié bien, Guzman, que penses-tu de ces barils? On ne peut y fourrer les bras, et les coinsme paraissent ici des instruments fort inutiles. Au défaut de coins, lui répondis- je froidement, on peut employer les ongles, et la main fait quelquefois l’office du bras. Oh! je te défie, répliqua son éminence, de défaire ees barils ; cela n’est pas si aisé qu'un couvercle de caisse à lever. D’accord, lui repartis -je; mais de grâce, monseigneur, ne me défiez de rien, car le diable pourroit me suggérer l’envie de vous détromper. Ah! volontiers, mon enfant, s’écria le cardinal, je te permets de voler, si tu le peux, de ces confitures, et je te donne huit jours pour en imaginer le moyen. Si tu es assez subtil pour y réussir, non-seulement je te laisserai les lruits que tu m’auras dérobés, mais je t’en promets encore autant , à condition que de ton coté lu te soumettras à quelque châtiment, si ton génie est obligé de céder à la difficulté de I entreprise.

Cela est juste, lui dis-je, monseigneur, et je tope à

l'alternative. Oui, si je n'ai pas fait mon coup dans vingt-quatre heures, car je ne demande pas huit jours pour si peu de chose, je veux bien souffrir la peine qu il plaira au domine Nicolao d’ordonner : vous jugez bien qu’après l'affaire îles cousins et celle de la térébenthine je ne puis avoir en lui un juge trop doux. Le cardinal sourit à ces derniers mots, et enfin il fut arrête que le jour suivant je serois puni ou récompensé.

Quelles précautions son éminence ne prit-elle pas pour mettre ses barils à couvert de mes griffes! Outre qu’elle avoit la clef du cabinet où ilséloient, il fit faire la garde à la porte par ceux de ses domestiques qui avoient le plus de part à sa confiance. Le lendemain , à son dîner, ce bon prélat attacha sa vue sur moi, et, me trouvant un peu rêveur*, il me dit avec un souris : Guzman, je devine bien le sujet de ta rêverie; tu songes tristement que tu recevras bientôt cent coups de fouet du bras vigoureux du seigneur Nicolao. C’est à quoi je ne pense nullement, lui répondis-je; les confitures sont déjà entre mes mains.

Monseigneur, persuadé que personne n’étoit entré dans le cabinet ni ne pouvoit avoir touché aux barils, admiroit mon effronterie. Il me railla sur les étrivières qui m’étoient, disoit-il , si justement dues. Je le laissai s’égayer tant qu’il voulut; et quand je vis qu’on se disposoit à servir les fruits, je me dérobai subtilement de la salle [jour me rendre à ma chambre, oîi, étant arrive, je tirai de mon baril des confitures dont je remplis un bassin que j’avois pris au buffet dans cette intention, et que je me bâtai de porter sur la table devant son éminence. I lie fut étrangement surprise de voir ces con-

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