‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 160 sur 322 · LIVRE III, Cil A P. VII · texte numérisé non relu

LIVRE III, Cil A P. VII

coup eu disant : Qu'avez-vous donc sur vous, domine Nicolao? \ ous puez l'encens et la poix résine. Le secrétaire rougit à ces paroles et s’éloigna de monseigneur, qui, s’apercevant que presque tous mes camarades, (pie le chambellan avoit mis au fait, s’entrctenoient tout bas les uns les autres en riant, me soupçonna d'avoir fait quelque nouveau tour, (domine j’étois assez près de lui et (pic je gardois mon sérieux : Ouzman, me dit-il, quel sujet vos eonlrères ont-ils donc de rire 1 C'est, lui répondis- je , que M. le secrétaire s’est avisé aujourd'hui de se purger avec de la térébenthine. Le cardinal, à cette réponse, éclata de rire, et: toute la table suivit son exemple. Nicolao jugea bien par là qu’on lui avoit fait quelque malice; et, ne pouvant soutenir les ris moqueurs dont toute la salle retentissoit à ses dépens, il s’enfuit avec une précipitation qui redoubla le plaisir de la compagnie. Quand il fut sorti, monseigneur, impatient desavoir quelle pièce avoit été faite au secrétaire, s’adressa au chambellan , qui ne lui en cacha aucune circonstance. Cette dernière aventure acheva de me faire passer dans le palais pour un homme bien redoutable.

Enfin, après deux mois d'exil on me rappela. Je retournai à la chambre des pages, où l’on me rétablit dans mes premières fonctions. Je m'en acquittai avec autant d’effronterie (pie s’il ne me fût rien arrivé; ce (pii me fait souvenir de la fable de la Honte, de l’Air et de 1 Eau, qui voyageoient de compagnie. En se séparant, ils se demandèrent où ils pourroient se revoir. L’Air dit : On me trouve toujours sur le sommet des montagnes. Moi, dit l’E au , ou me rencontre à coup sfn

dans les entrailles de la terre. Oh! pour moi, dit à son tour la Honte, quand une fois on m’a perdue, on ne peut plus me retrouver. Rien n’est si vrai : je n’étois plus capable d’avoir honte de commettre une mauvaise action; je ne me sentois honteux que d’être pris sur le fait. Enfin j’étois si enclin à la friponnerie, que je me serois, je crois, laissé tomber du haut du château Saint-Ange si j’eusse vu en bas quelque chose à prendre. . *

Comme le bon cardinal aimoit les confitures, et particulièrement celles qui venoientdes Canaries dans des barils, il en faisoit acheter assez souvent ; et lorsque les barils étaient vides , ils appartenoient au premier domestique qui s’en saisissoit. J'en avois un qui m’etoit venu de celte manière, et dans lequel je serrois des mouchoirs, des cartes, des dés, et autres effets d’un pauvre page. On avertit un jour monseigneur qu’il étoit fraîchement arrivé à un marchand douze petits barils de ces sortes de confitures. Son éminence chargea son majordome de les aller acheter pour elle. J’entendis donner cet ordre, et je dis aussitôt en moi-même : Il v aura bien du malheur si je ne me rends pas maître de quelqu’un de ces barils. Je me retirai dans ma chambre pour rêver en liberté aux moyens d’en venir à bout, et je m’arrêtai à celui-ci. Je vidai promptement le baril oii étoient mes guenilles, puis l’ayant rempli de terre et de paille, j’y mis les fonds ainsi que les cerceaux, et le refermai si proprement, que l'on eût dit qu il etoit tout neuf; après quoi j’allai attendre dans la cour ceux qu'on devoit apporter. Je ne lardai guère a les voir arriver avec le majordome qui les conduisoit, cl qui

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