LIVRE 1, CH AP
I dois île Séville, et je la pressai de nouveau de m apprêter les œufs; mais avant ipie de faire ce que je lui disois, elle me passa sa vilaine main sous le menton, en disant : Et où va le petit badin de Séville ? En même temps elle voulut me baiser; mais je détournai la tête brusquement pour esquiver 1 accolade, .le ne lus pourtant pas assez adroit pour l’éviter entièrement : la vieille me üt sentir son baleine, et il me sembla qu’elle venoil de me communiquer sa vieillesse et ses infirmités: heureusement je n'avois que du vent dans l'estomac; sans cela je lui aurois rendu des poires pour des prunes.
.le lui dis que j’allois à la cour, et je la priai de me donner promptement à manger. Alors elle me fit asseoir sur une escabclle boiteuse , devant une table de pierre , qu elle couvrit d’une nappe qui avoit tout 1 air d'un eeouviilon de four; ensuite elle me présenta quelques grains de sel dans le cul d’un pot de terre cassé, et de l’eau dans un vaisseau de 1 a même matière, où ses poules buvoient ordinairement, avec un morceau de gâteau aussi noir que la nappe. Après m'avoir fait attendre un bon quart d heure, elle me servit, sur une assiette plus noire que de l'encre, une omelette, ou, pour mieux dire, un cataplasme d’œufs. L’omelette, 1 assiette, le pain, le pot, la salière, le sel, la nappe et 1 hôtesse paroissoient de la même couleur. Mon cœur aurait dii se soulever contre des choses si dégoûtantes; mais outre que j’étois un voyageur tout neuf, il falloil entendre le bruit que mes boyaux faisoient dans mon ventre creux; on eut dit qu’ils s'entre-mangeoient. Cependant, malgré la malpropreté du couvert et le mauvais assaisonnement des œufs, je me jetai sur l’omelette
< > U Z M AN D’ALl'AH AClii'.
comme un coclion si i r le gland; j’eus beau la sentir deux ou trois fois croquer sous mes dents, quoique cela dut me devenir suspect, je ne laissai pas de passer outre; néanmoins, lorsque j’en fus aux derniers morceaux, il me sembla que cette omelette n’avoit pas tout-h- fait le même goût que celles qu’on mangeoit chez ma mère; ce que j’attribuai bonnement «h la différence des climats, m’imaginant que les œufs pouvoient n’avoir pas la même qualité dans tous les pays: comme si j’eusse été à cinq cents lieues du mien. Enfin, quand l’eus expédié cet excellent mets, je me sentis tout autre que je n’étois auparavant, et je m’estimois trop heureux d’avoir fait ce repas : tant il est vrai qu’à bon appétit il ne faut point de sauce!
Le pain m’amusa plus long-temps que les œufs, attendu qu’il étoit très mauvais, et que pour l’avaler il falloit, en dépit de moi, y aller lentement, ou bien j’aurois joué à m’étrangler; il n’y avoit pas de milieu, surtout lorsque après avoir mangé la croûte, ce que je fis d’abord, je voulus en venir h la mie, qui étoit encore tout en pâte; j’en sortis pourtant h mon honneur, mais ce fut à l’aide du vin, qui, dans ce quartier-là, est délicieux. Je me levai de table d’abord que j’eus achevé de dîner; je payai mon hôtesse et me remis gaiement en chemin. Mes pieds, qui a voient commencé h refuser le service en arrivant à l'hôtellerie, reprirent une nouvelle vigueur.
J’étois déjà pour le moins à une bonne lieue de ia taverne, et tout alloit bien jusque-là, quand la digestion, qui sefaisoit, excita peu à peu dans mou estomac un tumulte qui fut suivi de rapports dont je lirai un