‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 18 sur 322 · LIVRE t, CH A P. V. I · texte numérisé non relu

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très mauvais augure; je repassai clans mon esprit la résistance que mes dents avoient trouvée en broyant le> œufs, et je lis là-dessus des réflexions qui me mirent au fait : je ne doutai plus que je n'eusse mangé une omelette amphibie. Aussi, ne pouvant la porter plus loin, je fus obligé de m’arrêter pour me soulager.

chat mil': vi.

Il rencontre un anier et deux ecclésiastiques. De la conversation qu'ils eurent ensemble , et de quelle façon V anier et lui furent régalés dans une hôtellerie a Can tillana.

Je demeurai quelque temps appuyé contre une muraille qui servoit d’enclos à une vigne; j’étois pâle et abattu des efforts que javois faits. Il passa par cet endroit un anier avec plusieurs ânes qui n’étoient point chargés; il s’arrêta pour me regarder; et. touché de compassion en me voyant dans l’état ou j’étois, d me demanda ce que javois. Je lui contai l'accident qui venoit de m’arriver; mais je ne lui eus pas sitôt dit que je l imputois à certaine omelette que j’avois mangée dans la dernière hôtellerie, qu’il se mit à rire, mais à rire d’une si grande force, que, s'il ne se fût pas tenu a de ux. mains au bât de son âne, mon homme en scroit infailliblement descendu la tête la première.

Quand nous sommes affliges, nous n’aimons pas qu’on se moque de notre affliction. Mon visage, qui ■toit plus pâle (jue la mort, devint plus rouge que le

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fou : je regardai de travers ce maraud, et lui lis counoîtrc, par un petit air mécontent, que son procédé ne me plaisoiî point du tout; je ne fis par là que l'exciter a continuer ses ris : alors, jugeant que plus je me lâcherais, plus il auroit envie de rire, je le laissai s'en donner tout son saoul; aussi-bien je n’avois ni épée ni bâton pour en venir avec lui aux voies de fait, et je crois qu’à coups de poing je n’aurois pas été le plus fort; cette considération fut cause que je filai doux, en quoi je marquai bien de la prudence. Il est d'un homme d'esprit, quelque offensé qu'il soit, de ne pas faire le brave pour s’en repentir; d’ailleurs je voulois ménager l'ànier à cause de ses ânes, dont je comptois bien que quelqu’un me porterait jusqu’à la couchée, qui éloi! encore assez loin de là. Néanmoins je ne pus m’empêcher de lui dire : lié bien, mon ami, pourquoi tous ces éclats de rire? Est-ce que j'ai le nez de travers? Pour toute réponse à ces paroles, le voilà qui renouvelle ses ris immodérés.

Il plut pourtant à Dieu que cela finît, l/ànier, n'en pouvant plus, reprit peu à peu son sérieux, et me dit tout essoufflé : Mon petit seigneur, je ne me moque point de votre aventure : elle est assurément bien triste pour vous; mais c’est qu’en me la racontant, vous m’avez fait ressouvenir d’une autre qui vient d’arriver, dans la même hôtellerie, à cette vieille sorcière qui vous a si mal traité. Deux soldats qu elle a régalés comme vous, lui ont fait payer le tout ensemble. Puisque nous allons le même chemin, ajouta-t-il, vous n'avez qu’à monter sur un de mes ânes, et je vais à loisir vous conter cette histoire. Je ne me le lis

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pas due deux fois; je montai sur un de ces animaux, et me préparai à entendre ce que IVmier avoit à me dire de ces deux soldats, que j’avois effectivement vus entrer dans l'hôtellerie dans le temps que j’en sortois.

fies deux grivois, me dit-il, ont demandé à l’Iiôtesse ce qu’elle avoit à leur donner. Elle leur a répondu ainsi qu’à vous qu'elle n’avoit que des œufs; là-dessus ils ont ordonne qu’on leur lit une omelette, et la vieille leur en a, peu de temps après, apporté une. Ils ont voulu la couper, et trouvant quelque cliosequi résistoit au couteau, ils l’ont examinée attentivement; ils ont aperçu trois petits paquets qui ressembloient fort à trois tètes mal formées de poussins, et dont les becs déjà un peu fermes ne permettoient nullement de douter de ce que c'étoit. Les soldats, après avoir lait une si belle découverte, sans en rien témoigner, ont couvert l’omelette d’une assiette, et demandé à l lmtesse si elle n’avoit pas quelque autre chose qu’ils pussent manger : elle leur a proposé deux ruelles d’une alose qu elle venoit de faire griller; ils les ont acceptées et expédiées à la sauce blanche; après cela, l’un des deux grivois s’étant approché d’un air doucereux de la vieille, comme pour compter avec elle, lui a appliqué sur le visage l'omelette qu’il terioit dans sa main, et lui en a si bien frotté les veux et le nez, qu elle s’est mise à pousser de grands cris : alors l’autre soldat, feignant de blâmer son camarade et d’avoir pitié de cette malheureuse femme, a couru a elle, sous prétexte de la consoler, et lui a passé sur la face ses mains barbouillées de suie; ensuite ils sont sortis tous deux de la taverne en chargeant encore

d’injures la vieille, qui n’a point reçu d’eux d’autre payement. Je vous assure, poursuivit 1 ailier, (pie e’étoil une chose à voir que l’hôtesse en cet état, et les mines agréables qu’elle faisoit en pleurant et en criant!

Le récit de cette ridicule aventure me consola un peu de la mienne, et me fit oublier les ris de l’ânier, qui ne manqua pas de se remettre à rire aussitôt qu’il eut achevé de parler; sans cela, il n’auroit pas été content de sa narration. Pendant ce temps-là nous avancions toujours; nous rencontrâmes deux ecclésiastiques qui, nous ayant aperçus de loin, nous attendoient pour profiter de la commodité des ânes. Ces bons prêtres, qui étoient fatigués, en avoient un très grand besoin pour se rendre à Caçalla, où ils alloient aussi-bien que l’ânier. Ils eurent bientôt fait leur marché avec lui. Ils montèrent chacun sur un âne, et nous continuâmes tous quatre notre chemin.

Le maître des montures étoit encore trop occupé du plaisir qu il avoit eu dans l’hôtellerie de la vieille pour n’en plus parler. Il ne put s’empêcher de dire qu’il v avoit dans cette histoire à rire pour lui pendant le reste de ses jours : et moi, m'écriai-je en l'interrompant brusquement, je me repentirai toute ma vie de n’avoir pas fait pis que ces soldats à cette vieille empoisonneuse; mais patience, elle n’est pas encore morte, et tout se paye à la fin. Les ecclésiastiques prirent garde à la vivacité avec laquelle je prononçai ces paroles, et furent curieux de savoir pourquoi je les avois dites : l’ânier, qui ne demandoit pas mieux que de recommencer cette histoire, pour avoir une nouvelle occasion de rire, en fil part à ces messieurs; cl .

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