CHAPITRE XI
L'ambassadeur devient amoureux d' une daine romaine. Guzman entreprend de servir son amour. Succès de cette galante entreprise.
Jf. t’ai déjà dit que le seul défaut de l'ambassadeur étoit d’avoir le cœur un peu trop tendre , ou pour mieux dire libertin. Il avoit vu, je ne sais dans quelle occasion, la femme d’un chevalier romain, et il en étoit devenu passionnément amoureux. Jl avoit déjà mis à ses trousses une vieille des plus stylées à séduire les jeunes dames; mais cette agente, tout habile quelle étoit, n’avoit encore fait que des démarches inutiles. Il en étoit au désespoir. Il m'ouvrit son cœur un jour, et me dit qu'il s’étonnoit de la résistance de Labia, d autant plus que cette dame, à la fleur de son âge, se
voyoit pour mari un vieillard désagréable et plein d’infirmités.
Le but de cette confidence étoit de m’engager à me mêler de cette intrigue; ce qui ne fut pas difficile à faire. Je me chargeai donc de l’honorable emploi que mon maître me donna, et je lui fis concevoir les plus flatteuses espérances, en lui apprenant que j’étois en liaison particulière avec la suivante de sa dame. Il m'embrassa de joie quand je lui eus dit cette circonstance, et il demeura persuadé que , nous ayant dans ses intérêts la -soubrette et moi, il obtiendroit tôt ou tard, par notre secours, l’accomplissement de ses désirs.
Dès le premier entretien que j’eus avec Nieolcta, c’étoit le nom de la suivante, je la disposai à rendre service à mon patron. Effectivement elle n’épargna rien pour le bien mettre dans l'esprit de sa maîtresse, saisissant toutes les occasions de le louer, et de parler au désavantage du mari. Néanmoins , après avoir perdu plusieurs jours à tenter la vertu de Fabia par tous les discours les plus capables de l’ébranler, elle connnençoit à désespérer de la vaincre, lorsqu'un matin cette dame, prenant tout à coup un visage riant, lui dit : Ma chère Nicoleta, il faut que je te découvre le fond de mon âme; c’est trop dissimuler avec une fille aussi dévouée que tu l’es à tous mes sentiments. Apprends que l’ambassadeur d’Espagne me paroit l’homme du monde le plus digne d’être aimé d’une femme de qualité. Je ne puis plus long-temps le maltraiter. Mais tu me connois; tu sais que je suis esclave île ma réputation. Cherche quelque moyen de concilier avec ma délicatesse le penchant que j'ai pour lui ; et si tu ni en trouves