‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 176 sur 322 · LIVRE III, CH A P. XL 33ÿ · texte numérisé non relu

LIVRE III, CH A P. XL 33ÿ

la suivante., je vaisaverlir Fabia, qui va descendre pointe parler. La voix de ma bicn-ainiée nie valut un fa «rot pour me sécher. Je ne sentois plus que le plaisir de toucher à l'heureux instant de voir la dame dont l'ambassadeur étoit épris, et je goûtois par avance la joie que j aurois à rapporter à ce seigneur ce qui se seroit passé entre elle et moi. F'abia vint en effet, peu de temps après, avec sa soubrette, à qui elle dit : Nicoleta, tandis que je m'entretiendrai ici avec le seigneur Guzman remontez dans la chambre de mon mari; observez-le bien; et si par hasard il s'avise de me demander, revenez vite m’en donner avis.

Je ne dirai pas si je trouvai Fabia belle ou laide, car elle avoit jugé à propos de me recevoir sans lumière, de sorte que nous étions dans une obscurité qui ne nous pennettoit pas seulement de nous discerner. Cette dame, baissant la voix , commença par s’informer de l’état de ma santé , comme si elle y eût pris un fort grand intérêt. De mon coté je fis la même chose; mais j'ajoutai à ce que je lui dis un beau compliment de ma façon, connue de la part de mon maître, que je lui peignis brûlant d’amour pour elle. Cependant, quoique mon discours fût très pathétique, elle y fit, à ce qu’il me sembla, fort peu d’attention, puisque m’interrompant dans l’endroit le plus propre a l’attendrir : Seigneur Guzman, me dit-elle, pardonnez, je vous prie, si je ne vous écoute pas de la manière que vous le souhaiteriez; mais je tremble; et, dans la crainte qui trouble mes esprits, je m'imagine que mon époux a ici des espions qui nous écoutent. Marchez tout droit devant vous, poursuivitelle en parlant encore plus bas; vous allez entrer dans

■Mo GUZMAN D’ALFA R AC HE.

une salle où je vous conjure de m’attendre : je vais faire un tour dans la maison pour me rassurer; je ne tarderai pas à venir vous rejoindre. Ne faites point de bruit.

J’ajoutai foi à ces paroles de Fabia. Je m’avance à tâtons, comme un Colin-Maillard; mais, au lieu de trouver une salle, je sens que je traverse une cour dont le pavé est si sale et si glissant, qu'après avoir fait quelques pas, je tombe dans un las de boue, d’où, voulant me relever, je vais donner si rudement de la tête contre un mur que je rencontre devant moi, que je demeurai près d’un quart d’heure tout étourdi. Néanmoins, m’étant un peu remis de ce coup terrible, je cherchai le long du mur la prétendue salle dont on m’avoit parlé , et je crus enfin y entrer en passant par une petite porte ouverte que je trouvai sous ma main; autre erreur: me voilà, s’il vous plaît, dans une arrièrecour fort étroite, et qui n’avoit pas deux toises de longueur. Pour comble de misère , la pluie continuoit toujours de la meme force; et, tombant dans cette arrière-cour par deux gouttières, elle l’avoit inondée de façon , que je me sentis dans l’eau jusqu’aux jarrets. Je reculai aussitôt pour me tirer de là en regagnant la porte; mais elle n’éloit plus ouverte, soit que le vent l’eût fermée, soit que quelqu’un qui me suivoit de près, ce qui est plus vraisemblable, l’eût poussée pour m’enfermer dans ce marais. Je fus donc obligé de me résoudre à passer la nuit dans l’arrière-cour, où, quand je voulois m’éloigner d’une gouttière qui m’incommodoit, je me trouvois sous l’autre : je ne faisois que fuir Charybde pour tomber dans Scylla. O nuit aussi cruelle pour moi que celles de la cuve et du berneinent!

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Tout désagréable pourtant cpi il m’étoit de me voir dans l’eau, et de me sentir arroser la tète, sans que je pusse m'en défendre, les réflexions que je faisois sur les suites fâcheuses qu’auroit peut-être celte aventure, ne m'affligeoient pas moins ipie ma situation présente. Misérable Guzman, disois-je, tu te vois donc pris au trélnichet! Te mari de Fabia ne manquera pas de te demander demain ce que lu es venu faire dans sa maison. Que répondre à cela? Si tu dis la vérité, pour la première fois de ta vie que tu l'auras dite, tu rendras Ion maître avec toi la fable de Rome. Quelle réponse feras-tu donc? 11 faudra que tu dises que c’est INicoleta qui t’y a fait entrer, et que lu as promis de l’épouser : si l'on veut t’obliger à tenir ta parole, lu sauteras le fossé; il vaut encore mieux que ce malheur t’arrive, que de te faire disloquer les os dans les tourments qu’on te feroit souffrir pour te faire parler. Mais qui sait si l'on se contentera de te donner la question : peut-être (pi on n’en fera pas à deux fois, et qu'on m’enterrera dans ce vilain cimetière. Je dois tout craindre d’un mari italien.

Je lus agité île ces affreuses imaginations jusqu'à la pointe du jour : alors je crus entendre que l’on ouvroit doucement la porte de l’arrière-cour; et je m’en réjouis d’abord, dans la pensée que c’étoit la soubrette ou sa maîtresse qui venoit par pitié me tirer de ma prison; mais c’est à quoi I une et l’autre songeoient le moins. Véritablement la porte n'étoit plus fermée ; et de quelque cote (|ue je tournasse la vue, je n'apercevois personne. Je me retrouvai dans lacour que j’avois traversée la nuit; et, ayant ouvert une petite porte qui n'étoit

(j m* poussée, je me vis dans la rue, ou plutôt dans la même ruelle où la soubrette m’avoit donné rendezvous; je reconnus aussi la fenêtre par oii elle m’avoit parlé; et me représentant alors toute la supercherie qu’on m’avoit faite, je remerciai le ciel de n’avoir pas été plus maltraité. Je retournai promptement vers notre hôtel; je gagnai mon appartement, où, m’étant mis nu comme la main, je me jetai sur mon lit, après m’être enveloppé dans mes couvertures, pour rappeler la chaleur que l’humidité de mes habits m’avoit ôtée.

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