‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 185 sur 322 · LIVRE IV, CH AP · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CH AP

personnage à Sayavcdra, lequel étant Espagnol, lui parut plus propre qu'un autre à représenter un Castillan. Ils s’habillèrent donc tous quatre de la manière qu il lui plut, ayant des habits de toutes les façons pour déguiser ses gens; et ils se mirent le jour suivant en chemin pour Sienne, oii ils arrivèrent le lendemain. Sayavcdra, suivi de deux autres qui portoient des casaques de livrée, alla loger dans la meilleure hôtellerie de la ville, se disant gentilhomme de l'ambassadeur d’Espagne. A l'égard d’Alexandre, qui étoit connu dans toute l llalie pour ce qu’il étoit, il n'osa faire le troisième laquais; il jugea plus à propos de chercher un gîte dans un endroit moins fréquenté, avec le quatrième cavalier de sa suite.

Sayavcdra, parlant d'un ton de maître, se fit donner d’abord la plus belle chambre; puis s’étant un peu ajusté, il envoya un de ses gens dire au seigneur Pompée que don Guzman son ami venoit d’arriver à Sienne par la poste, et qu’il se sentoil si fatigué de sa traite, qu'il le prioit de l’excuser s’il n'alloit pas loger chez lui. Pompée , ravi d’apprendre l’arrivée de don Guzman, abandonna tout pour aller trouver un homme auquel il étoit si redevable. Il vole à l'hôtellerie, et trouve dans une chambre bien éclairée un cavalier couché sur un ht de repos. Celui-ci le voyant entrer se lève avec empressement, et court à lui les bras ouverts, en lui disant : Ah! seigneur Pompée, je me (latte que vous voudrez bien me pardonner la liberté que j’ai prise de vous adresser mes coffres. Ce n’est point là votre plus grande faute, lui répondit; en souriant Pompée, et je suis véritablement fâché contre vous de ce que vous

n’êtes pas venu descendre chez moi. Rien n’est plus poli, répliqua le faux don Guzman; mais je vous dirai pour me justifier, que je suis si las d’avoir si long-temps couru la poste, que je n’ai pu me résoudre à vous incommoder. Tout au contraire, repartit le marchand, cela devoit vous engager à préférer ma maison à une hôtellerie. Une autre raison encore , lui dit Sayavedra, a prévalu sur l’envie que j’avois d’aller loger chez vous. Je ne fais que passer par Sienne : dès demain je vais à Florence par ordre de l’ambassadeur, moucher maître, m’acquitter d’une commission dont il m’a chargé; je n’ai pas cru devoir vous embarrasser de moi pour si peu de temps : mais patience, ajouta-t-il avec un souris gracieux, je reviendrai dans huit ou dix jours, et je compte bien de faire quelque séjour dans votre maison.

Pompée ne laissa pas de le presser de venir souper et coucher chez lui, quoique ce ne fut que pour une nuit ; mais le faux don Guzman s’en défendit avec tant d’opiniâtreté, que le marchand, craignant de l importuner par trop d’instances, le laissa se délasser, en l'assurant qu'il ne manqueroit pas de revenir le lendemain matin à l’hôtellerie, pour être présent à son départ et lui souhaiter un bon voyage. Là-dessus Sayavedra dit tout haut à un de ses valets : Tenez, Gradelin, voici les clefs de mes coffres; le seigneur Pompée veut bien que j’envoie prendre quelques hardes et le linge dont je puis avoir besoin pendant huit jours. Apporte-moi, poursuivit-il, ma robe de chambre, que tu trouveras dans le plus grand coffre. Il vaut mieux, interrompit Pompée, en s’enferrant de lui-même , il vaut bien mieux faire transporter ici vos coffres, et vous en tirerez

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toutes les choses t|iu vous sont necessaires. A ous ave/, raison, lui dit le faux (’. uzman; je ferai un paquet des hardes dont j'ai absolument besoin; je le mettrai dans le plus petit de mes coffres; je remporterai avec moi à Florence, et je vous renverrai les deux autres, que vous aurez la bonté de garder chez vous jusqu’à mon retour.

Le marchand sortit ensuite de l'hôtellerie, et une demi-heure après on y vit arriver les trois coffres, portés par les compagnons de Sayavedra et par un valet d écurie. Ils étoient accompagnés d un homme qui présenta au faux Guzman, de la part de son ami Pompée, une corbeille de fruits excellents avec six bouteilles d'un vin admirable. Ce présent fut reçu avec toutes les démonstrations de la plus vive reconnoissance par Sayavedra, qui, après avoir fait une petite libéralité au domestique du marchand, le chargea de mille compliments pour son maître.

A peine les coffres furent-ils dans 1 hôtellerie, qu’Alexandrc Bentivoglio, qui sa voit déjà l’heureux succès de la fourberie, s'y rendit. On lit l’ouverture des deux dont on avoit les ciels, et l'on crocheta l’autre, qui renfermoit mon argent et mes bijoux, qu’ils partagèrent, ou, pour mieux dire, qu’Alexandre s’appropria; car c étoit unrodomont que les autres craignoient, et qui leur faisoit telle part qu’il lui plaisoit des dépouilles volées. 11 se contenta de leur donner à chacun trente pistoles, et les plus mauvaises nippes; après quoi il remplit le petit coffre de ce qu'il y avoit de meilleur, et lit mettre dans les autres de la paille et des pierres; puis, sans perdre de temps, il envoya un homme de

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la bande retenir des chevaux de poste, pour partir à la pointe du jour, cl prendre la route de Florence; ce qui fut exécuté de point en point par ces honnêtes gens, qui payèrent l’hôte, en lui recommandant de faire reporter dans la matinée chez le marchand les deux coffres qu'ils laissoient dans l'hôtellerie.

Pendant que tout cela se passoit à Sienne, j'étois occupé à Rome à faire mes adieux à mes véritables amis, sans avoir le moindre pressentiment de cette supercherie. Il ne me restoit plus rien à faire qu'à prendre congé de mon maître. J’entrai dans sa chambre un matin d’un air triste; et, après lui avoir protesté que je n’oublierois jamais les bontés qu'il avoit eues pour moi, je me jetai à ses genoux, et baisant une de ses mains, je la baignai de mes larmes. Il fut attendri de ma douleur, et me fit assez connoître qu’il me perdoil à regret. Ce bon seigneur m’exhorta à la vertu d’une manière aussi tendre que s’il eût parlé à son propre fils; il m’embrassa même, et me passant au cou une chaîne d’or qu’il portoit ordinairement, il me dit qu’il me la donnoit pour me ressouvenir de lui toutes les fois ([lie je la regarderois. Il ajouta à cette marque d’amitié une bourse de cinquante pistoles, avec un des meilleurs chevaux de ses écuries. Tous ses domestiques, à son exemple, se montrèrent sensibles à mon éloignement. Dans le fond, bien loin de les avoir jamais desservis auprès de mon maître, je leur avois souvent rendu de bons offices, et il n’y en avoit pas un qui eût sujet de se plaindre de moi.

Je ne veux point passer sous silence un étrange événement qui arriva dans Rome la veille de mon départ,

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