LIVRE IV, CH AP
Si Sayavedra paroissoit attentif à ce que je lui disois, il ne 1 étoit pas moins à me voir ranger mes nippes dans les coflres. Il remarquoit bien surtout oii je plaçois ce que j’avois de plus précieux, et ce que, par vanité, je n’étois pas fâché qu’il regardât. Il ne manqua donc pas d’observer dans quel endroit je serrai une chaîne d or avec quelques pierreries, et trois cents bonnes pistoles d'Espagne que j’avois amassées chez mon ambassadeur; car je ne m’étois point amuse dans cette maison, comme dans les autres, à jouer. J’avois conservé avec beaucoup de soin tous les présents que j’avois reçus; heureux si c’eût été pour moi et non pour des voleurs que j’eusse pris tant île peine! Je remplis les deux autres coflres de ce que j’avois de plus commun, et après les avoir bien fermés, j’en laissai sur une table les clefs qui étoient liées ensemble; puis nous continuâmes à nous entretenir, jusqu’à ce qu’un laquais me vînt dire que l’on me demandent en bas. Comme ma chambre me parut alors trop malpropre pour y recevoir compagnie, je priai mon nouvel ami de me permettre de le quitter pour un moment, et j’allai voir qui pouvoit être la personne qui vouloit me parler. C'étoit le messager de Sienne, que je ne me souvenois plus d'avoir envoyé chercher.
Je m'informai du jour de son départ; et pour convenir avec lui de ce que je lui donnerois pour le port de mes hardes, je le lis monter dans ma chambre. Pendant ce temps-la Sayavedra ht son coup. Ce fripon, se voyant seul, se servit d’un morceau de cire qu’il avoit mis dans ses poches par précaution, prit les empreintes de mes clefs, et se saisit d’une lettre qu’il trouva sur la même table, et qu'il reconnut être de Pompée.
Je montrai mes coffres au messager, qui les souleva un peu pour pouvoir mieux juger de leur poids; je lui donnai l’argent qu il me demanda pour les rendre à Sienne chez le seigneur Pompce, et il se retira en me disant qu'il alloit chercher du monde pour l’aider à emporter les coffres, et qu’il partiroit dans trois heures. Un instant après qu’il fut sorti, mon ami l’Espagnol voulut prendre congé de moi, sous prétexte de me laisser plus en liberté d’achever les apprêts de mon voyage. J’eus beau l’assurer qu’il ne m’incommodoit point, et lui offrir même à déjeuner, il n’y eut pas moyen de le retenir, tant il avoit d impatience de me quitter pour aller faire faire ses fausses clefs. Du moins, lui dis-je, mon cher compatriote, enseignez-moi votre demeure. Il seroit bien malhonnête que je sortisse de Rome sans vous rendre une visite. Là-dessus, après m’avoir répondu qu’il m’en dispensoit, il me fit entendre d’un air mystérieux qu’il logeoit chez une dame, oh, pour des raisons qu’un galant homme ne pouvoit dire, il falloit qu’il se privât du plaisir de recevoir ses amis.
N’ayant rien à répliquer à cela, je ne lis plus aucune instance pour arrêter notre prétendu homme à bonnes fortunes, qui courut aussitôt vers ses camarades, pour concerter avec eux la manière dont ils s’y prendroient pour s’emparer de mes coffres. Ses camarades étoient quatre fripons, dont trois reconnoissoient comme lui, pour chef un fameux voleur nommé Alexandre IJentivoglio. Celui-ci conduisoit les entreprises qu’ils formoient en commun : c’étoit lui qui distribuoit les rôles aux autres, et qui jouoit ordinairement le premier; mais il céda dans cette pièce le principal