‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 191 sur 322 · LIVRE TV, CH AP. II · texte numérisé non relu

LIVRE TV, CH AP. II

si j’eusse entrevu en elle le moindre goût pour vous. Mon amitié vous auroit fait ce sacrifice; la vôtre refusera-t-elle d'abandonner une conquête que vous n’ctes pas sur de m enlever? Horace alors rompit le silence, et dit à son ami : Bien loin d’avoir des reproches à vous (aire, je dois vous tenir compte du service malheureux que vous m'avez rendu en parlant pour moi. Je conviens avec vous qu’il est plus juste que je renonce à une main que je ne puis obtenir, que vous à un cœur que vous possédez. Adieu, je n'épargnerai rien pour profiter du conseil que vous me donnez de m’attacher ailleurs.

En achevant ces paroles, il quitta Dorido d’un air à lui persuader que, frappé de la force de ses raisons, il alloit tout mettre en usage pour secouer le joug d’une ingrate dont il étoit trop épris. Mais il avoit bien d’autres pensées. Dorido lui paroissoit un traître : c’est un ami faux, disoit-il en lui-même; il n’a point fait mon éloge devant Clorinia. 11 aura plutôt fait un portrait désavantageux de moi, on dans son entretien avec elle il n'aura pas été question de mon amour. Quoi qu’il en soit, poussons notre pointe; faisons demander la dame en mariage par mon père; il me servira mieux qu’un rival. Horace prit donc la résolution de découvrir ses sentiments à son père, qui, les avant approuvés, lui promit son entremise, et se chargea du soin de parler au père de Clorinia; ce qui ne manqua pas d'arriver bientôt. Les deux vieillards eurent une longue conversation sur cette affaire, et le résultat fut qu’elle se feroit, pourvu que la dame, dont on ne vouloit pas contraindre les inclinations, n’eût aucune répugnance pour ce mariage:

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mais, à la première proposition qu’on lui fit d'épouser Horace, elle témoigna tant d’aversion pour ce cavalier, qu'on désespéra de la voir jamais dans la disposition que l’on désiroit, et sur cela tout se rompit.

C’est ici qu’il faut déplorer le malheur des hommes qui se laissent dominer par l’amour. Horace voyant sa passion méprisée, son rival triomphant, sentit tout à coup changer son amour en haine : il ne regarda plus Clorinia que comme un objet d’horreur; et, cessant d'écouter la raison , il ne songea qu’à trouver un moyen de se venger en même temps et de la dame et de son amant. 11 I es fit observer tous deux par un fidèle valet, et ayant découvert à quelle heure et dans quel endroit ils avoient presque toutes les nuits des entretiens, il ne lui en fallut pas davantage pour concevoir le dessein le plus cruel et le plus horrible que puisse former un homme possédé d’une fureur infernale. Une nuit, prévenant Dorido, il se rendit dans la ruelle et s’approcha de la petite fenêtre, où la sœur de Valère étoit déjà. Elle le prit dans l’obscurité pour le galant qu’elle attendoit, et lui adressa quelques tendres paroles, qui ne servirent qu’à irriter le ressentiment d’Horace. Le traître garda le silence de peur de se trahir lui-même; et de sa main gauche ayant saisi une de celles de Clorinia, (pie cette dame, dans son erreur, lui tendit entre les barreaux, il la coupa brusquement avec un couteau bien aiguisé qu’il tenoit dans sa main droite; après quoi il sortit promptement de la ruelle et se retira chez lui, charmé d’avoir fait une si belle opération.

Rc, jrésentez-vous le pitoyable spectacle dont lurent frappés les proches de Clorinia, lorsque attirés par les

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