‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 196 sur 322 · LIVRE IV, CH A P. III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CH A P. III

pendant c’est ce qu’il ne devoit nullement appréhender. Au lieu de penser à l'inquiéter là-dessus, j affectais de lui cacher le chagrin qui nie dévoroil : il me semhloit qu’un homme qui vouloit trancher du petit seigne ur ne devoit pas se montrer fort sensible à la perte de ses hardes. Néanmoins je l’étois infiniment; et j’avois d’autant plus sujet de l’étre , que je n’avois point d’autre habit «pie celui dont j'étois revêtu, ni d’autre linge que deux chemises qui étoient dans mon porte-manteau.

Je me tourmentois vainement l’esprit pour deviner qui pouvoit avoir pris des empreintes ou des modèles de mes clefs; je ne savois sur qui je devois faire tomber mes soupçons; car, pour Sayavedra, je l’estimois trop pour me défier de lui. Ce n’étoit pourtant pas la faute de Pompée si j’avois tant de peine à découvrir l’auteur du larcin, puisqu’en me contant toute l’histoire, lorsqu il me fit le portrait du faux Guzman , il me dépeignit trait pour trait Sayavedra, sa taille, ses cheveux, son air et sa voix. J’étois si prévenu en sa faveur, que je me serois fait un crime de le soupçonner sur ces ressemblances. Je dirai plus : quoiqu’il me souvint que je l’avois laissé seul dans ma chambre , le jour que le messager de Sienne y vint voir mes coffres, ma prévention poui Sayavedra fut à l’épreuve de ce souvenir.

Tandis que nous faisions, mon hôte et moi, des réflexions très inutiles sur ce vol, d arriva un domestique qui nous dit que le souper étoit prêt. Nous descendîmes à l'instant dans une salle oh l’on avoit servi, et nous nous mîmes à table sans appétit et d'un air assez triste. Pompée , s’apercevant que les morceaux me demeuroient dans la bouche, me dit : Seigneur Guzman, vos

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effets ne sont pas si bien perclus qu'ils ne puissent se retrouver. J’ai fait mes diligences. J'ai mis aux trousses de nos voleurs le bargello , qui est de mes amis, et je vous avoue que je compte fort sur lui ; il reviendra ce soir ou demain; j’espère qu’il nous apportera quelque bonne nouvelle. Je le souhaite, lui répondis-je; mais, entre nous, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de fond à faire sur ces sortes de geus, surtout lorsqu’il s’agit de restitution.

Quoique la table fut couverte de mets délicats, et cpie nous eussions d’excellent vin , nous étions si peu en humeur de boire et de manger, que nous eûmes bientôt soupe ; ensuite , comme je fis semblant d'être fatigué, mon hôte me reconduisit à mon appartement , où un instant après il me laissa seul; ce qui me fit plaisir, car sa conversation m’ennuyoit. Je passai une partie de la nuit à me promener dans ma chambre en rêvant, et je ne me mis au lit que vers la pointe du jour. J’avois l’esprit si accablé des pensées différentes qui m'agitoient successivement, que je m’endormis à la fin. Ce ne fut pas pour long-temps. Un grand bruit qui se fit entendre sur l’escalier me réveilla presque dans le moment. J’entendis plusieurs personnes qui crioient à la fois : Voici le voleur ! voici le voleur !

Je tirai les rideaux de mon lit, 11e pouvant croire les paroles qui frappoient mes oreilles, et j'allois me lever pour savoir ce que j’en devois penser, lorsque je vis entrer dans ma chambre la femme, les enfants et les domestiquesdu marchand , lesquels, continuant de parler tous ensemble, me répétèrent ce que j avois entendu. Je priai la femme de m’expliquer ce que cela signilioit.

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