LIVRE IV, CHAP. III
Cela signifie, me dit-elle, que le bargello arrivera ici dans une heure avec un de vos voleurs, cl qu'il a envoyé un de ses archers devant pour en avertir Pompée, qui s’habille pour venir vous le présenter. Mon hôte, en effet, ne tarda guère à m'amener cel archer, que j interrogeai. 11 m'apprit que le voleur qui avoitété attrape éloit celui qui avoil joué le rôle de Guzman.
Cette nouvelle me rafraîchit un peu le sang. Je commençai à me flatter que je pourrois recouvrer du moins une partie de mes effets, puisque nous tenions fauteur du vol. Mon hôte avoit aussi cette pensée, et tout le monde dans sa maison étoit dans une joie inconcevable de cet heureux événement. Je donnai à l’archer une pistole, pour être venu au grand galop me l'annoncer; et je m'habillai à la hâte pour aller reconnoître le fripon qui m'avoit représenté. Pompée de son côté, se disposoit à m’accompagner, pour parler aux juges en ma faveur. Dans le temps que nous raisonnions là-dessus, un valet du logis accourut pour nous dire que le bargello à cheval étoit à la porte, tandis que ses archers menoient le voleur en prison. Le marchand envova son domestique prier de notre part monsieur le prévôt de vouloir bien mettre pied à terre, et monter à mon appartement.
Le bargello , fanfaron s’il en fut jamais, y entra comme en triomphe. Il nous conta d'abord de quelle manière intrépide il avoit arrêté le voleur; et se perdant dans des digressions qui faisoient peu d'honneur à sa modestie, il m'impatienta. J’interrompis son récit héroïque pour lui demander ce qu'il m’importoit le plus de savoir, c’est-à-dire des nouvelles de mon argent. Pour
de l'argent, me répondit-il d’un air froid, il n’avoit sur lui que vingt-cinq pistoles, et il ne faut pas s’en étonner. Quoiqu’il ait fait le premier personnage dans cette pièce, il n est pas le chef de sa bande. C’est un certain Alexandre Bentivoglio, dont je n’ai que trop entendu parler, et qui pourra bien un jour tomber sous ma pâte. Néanmoins, poursuivit- il , consolez- vous. Nous avons en notre puissance le misérable qui est cause de votre malheur, et que je promets de faire pendre. A ce discours impertinent, j’eus de la peine à retenir ma colère. J’aurois volontiers été le bourreau de M. le prévôt qui me parlait ainsi , de l’archer poulina pistolc,ctdu marchand qui, par son imprudence, m’avoit mis dans l’embarras oii je me trouvois. J’enrageois de bon cœur. Le bargello s’apercevant du peu de satisfaction que j’avois de sa course , au lieu qu'il attendoit de moi quelque récompense , sortit très mécontent de ma seigneurie, en disant à mon hôte que s’il eût cru que je savois si mal reconnoître ce que l’on la i soit pour moi , il ne se seroit pas donné tant de peine.
Après qu'il fut sorti , Pompée demanda son manteau, et me dit qu'il alloit solliciter les juges. Pour moi, curieux de voir le voleur qui étoit en prison, je m’y transportai; et ce ne fut pas sans étonnement que je reconnus en luiSayavedra, quelque portrait ressemblant qu’on m’eût fait de ce fripon. Sitôt qu’il me vit, il vint se jeter à mes pieds. Il étoit plus pâle que la mort. Il me demanda pardon. Mon cher seigneur don Guzman, me dit-il tout en pleurs , ayez pitié d'un malheureux qui se repent de vous avoir trahi. Il alloit continuer, car il avoit préparé une longue harangue pour m attendrir;