‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 214 sur 322 · I IVRE IV, CU AP. U · texte numérisé non relu

I IVRE IV, CU AP. U

jour suivant sans avoir pris un moment de repos. J allois envoyer ehez ma veuve pour savoir à quelle heure je pourrois l’entretenir, lorsque mon hôte vint m'annoncer deux cavaliers que je connoissois, et qui souhaitoient, dit-il, de me parler d’une affaire de la dernière conséquence. Je répondis qu’ils pouvoienl entrer. Ces messieurs se présentèrent devant moi d'un air très sérieux, et l'un des deux m’adressant la parole, me dit :

« Nous venons ici, comme vos amis, vous avertir qu’il s'est répandu, tant à la cour que dans la ville, d’étranges bruits de votre seigneurie. Vous n’êtes , dit-on, rien moins qu’un homme de qualité. On vous accuse d’avoir joué à Rome de très vilains personnages. En un mot, vous avez été domestique de l’ambassadeur dont vous voulez passer pourparent. Nous ignorons, poursuivit-il, si le grand -due est informé de tout ce qu’on dit de vous; mais nous vous conseillons de ne point paroître au palais que vous n’ayez fait vos diligences pour avoir des attestations qui prouvent la fausseté de ces bruits qui vondéshonorent. »

Tandis que ce cavalier me tenoit ce discours mortifiant, j’étois dans un état pitoyable; je pensai m'évanouir, et la voix me manqua lorsque j’entrepris de faire mon apologie. Je répondis pourtant que je n aurais jamais cru que mes ennemis eussent poussé si loin la calomnie; que je prendrais la poste avant la fin de la journée, et que j irais moi-même chercher à Rome plus île témoignages qu’il n’en falloit pour confondre la malice de mes envieux. Les deux cavaliers applaudirent à ma résolution , et se retirèrent, pour aller rapporter eet entretien au due; car c’étoit par ordre de ce prince qu’ils Guzman .>7

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m’étoient venus voir, quoiqu'ils m’eussent témoigné que e’étoit par amitié pour moi. Ils ne furent pas hors de ma chambre, que mon confident y entra : il lut sur mon visage les affligeantes nouvelles que j’avois à lui apprendre, et il fut dans la dernière désolation quand je lui contai mon malheur. Cependant, loin de se laisser abattre comme moi à la mauvaise fortune, il se roidit contre elle, et s’armant d'une fermeté qui m’étonna : Mon maître, me dit-il, c’est à présent qu’il faut montrer du courage : devez-vous être surpris qu’en jouant un rôle si délicat aux yeux de tout le monde, il arrive un contre-temps qui rende triste le dénoûment de la comédie? Pour moi, je m’y suis bien attendu. Mais après tout, notre chute n’est pas si grande que nous ne puissions nous relever: on nous laisse la campagne libre, cela est heureux. Profitons du temps; sortons promptement de l'Etat de Florence, étalions faire ailleurs à loisir, sur ce revers de fortune, des réflexions qu’on pourroit nous faire faire ici plus désagréablement.

Ces raisonnements sensés retirèrent mon esprit de l’accablement où il étoit : je pensai qu’en effet j’étoi> moins malheureux que je ne devois l’être. Je dis à Sayavedra que ses conseils étoient trop prudents pour ne pas les suivre; et que si nous pouvions partir dans une heure par la poste, nous ferions un coup de partie. La chose est très possible, me répondit-il : nous avons vendu votre cheval; nous ne sommes point sans argent; il n’y a qu’à louer des chevaux et nous mettre en chemin : reposez-vous sur moi du soin de tout préparer pour notre départ, lié bien, repris-je, mon ami, fais donc tout ce que tu jugeras à propos de faire. Hélas!

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ajoulai-je avec un profond soupir, je pari irais content , si je voyois encore une fois 111a belle veuve. Je m’attendoisà trouver Sayavedra s’opposer fortement à mon envie; tout au contraire, il eut la complaisance de me dire qu’il me proeureroit cetlc satisfaction , lorsque nous serions prêts à monter à cheval.

Dans le temps que je témoignois à mon confident, que j'étois charmé d’avoir en lui un homme tout dévoué à mes volontés, l'hôte monta pour me dire qu’une demoiselle me deinandoit. Je fus d'abord effrayé, car tout me faisoit peur dans la situation oii j’etois; cependant je me rassurai en reconnoissant dans cette demoiselle une suivante de ma veuve. Cette tille me remit un billet de sa maîtresse où il n’y avoit que ces mots : Je vous attends chez ma cousine pour vous communiquer des choses de la dernière importance. Adieu . Je dis à la soubrette que je serois dans un moment chez la parente en question; et quand elle fut sortie, me tournant vers Sayavedra : Voilà, m’écriai-je, tout ce* que je désirois! Je sais bien qu’il m’en coûtera cher pour soutenir la conversation d’une dame que j’adore et que je vais quitter pour jamais : il 11’importe; je veux la voir, dussé-je en mourir de douleur. Je chargeai donc de tout mon fidèle écuyer, qui me dit : Soyez tranquille sur les opérations que je dois faire, et soyez assure que dans une heure et demie, tout au plus tard, je serai avec des chevaux de poste aux environs de la maison où vous allez.

Les choses ainsi réglées entre Sayavedra et moi, je me rendis à l’endroit où ma veuve m’attendoii. Dans quel état s’offrit-elle à ma vue! dans un desbabillé où

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il y avoit plus de désordre que de négligence : ellcétoii pâle, défaite, et ses yeux paroissoient encore humides des pleurs qu’elle avoit versés; enfin ilsembloit que ce lut une autre personne. De mon côté, je n’étois pas moinschangé qu’elle. Aussitôt que sa parente m’aperçut, elle sortit d’un cabinet où ces deux dames s’entretenoient, et se retira dans sa chambre, pour me laisser en liberté avec ma veuve, qui commença par répandre des larmes en me regardant : Savez-vous, me dit-elle, toutes les infamies qu’on fait courir de vous dans Florence? Oui, madame, lui répondis-je d’un air fort mortifié : les noires calomnies que mes ennemis veulent employer pour me perdre sont venues jusqu'à moi; et dans une heure je pars pour Rome, d’où je serai de retour dans cinq ou six jours avec des certificats qui confondront ces calomniateurs. Ces paroles la consolèrent un peu. Elle me conta tout ce que ses parents lui avoient dit de ce gueux , les horribles discours qu’il avoit tenus à toutes les personnes qui s’étoient avisées de l’interroger, et elie finit par la curiosité que le grandduc avoit eue d’entendre ce malheureux.

Je laissai parler la dame, tant qu’il lui plut, sans l’interrompre; car j’étois si troublé de cette aventure, que je ne pouvois rien dire que de fort mal à propos. Je levois les épaules, je poussois de longs soupirs en regardant le ciel, et je faisois mille démonstrations qui lui persuadoient mieux la fausseté de ces bruits (pie toute l’éloquence humaine n’auroit pu faire. Ne vous affligez point ainsi sans modération , me dit-elle tendrement; je vous ai aimé sans vous connoître; et quand vous ne seriez pas ce que je crois que vous êtes, je sens

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