LIVRE TV, CIÏAP. VII
découvrait que trop l’agitation de mon àme. Sommesnous donc ici chez des barbares? Encore paritii les barbares, me répondit-il, on suit les lois naturelles, au lieu (jue dans ce pays-ci I on n’en connoit aucune. Je vous le répète encore, poursuivit-il, mon avis est que vous 11e vous arrêtiez pas plus long-temps dans cet endroit du monde 011 les principaux officiers de justice sont si peu scrupuleux, qu’ils peuvent faire passer un coupable pour un innocent , et traiter un innocent comme un coupable. Je promis à mon avocat que dès le jour suivant je ne manquerais pas de faire ce qu’il me conseilloit. Je le remerciai des peines et des soins qu’il avoit bien voulu prendre pour moi, et je tirai ma bourse pour le payer grassement; mais il 111e déclara qu’il ne recevrait rien. Vous avez assez perdu, me dit-il. Si j’acceptois quelque argent de vous, je croirais mériter d'être confondu avec ceux dont vous avez sujet de vous plaindre. D’ailleurs, je veux qu’en quittant le séjour de Bologne vous soyez persuadé que si les fripons y fourmillent, il ne laisse pas d’y avoir quelques honnêtes gens.
Je m’en retournai chez moi plein d’estime pour mon avocat. Je trouvai Sayavedra, qui n’étoit pas sans inquiétude; il craignoit qu’à la fin je ne le sacrifiasse pour ravoir mes effets. Véritablement je n’avois qu’à le produire en justice, je faisois cesser les chicanes du vieux Bentivoglio. Je n’étois pas capable d’une pareille trahison; je lui avois pardonné la sienne, et il me servoit avec un zèle qui ne me permettoit plus de me souvenir du passé. Je lui dis que notre procès étoit fini, quoiqu’il n’eût pas encore été jugé, et que nous n’avions
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qu’à chercher fortune ailleurs; que je voulois partir jttnir Milan le lendemain dès la pointe du jour; qu’il n’avoit qu’à retenir des chevaux de louage et tout mettre en état pour notre départ. A peine eus-je donné ces ordres à Sayavedra, qu’il entra dans l’hôtellerie une troupe de sergents et de recors, métier que le diable aurait honte de faire. Ils vinrent à moi d’abord qu’ils m’aperçurent, et me saisissant brusquement au collet, ils me conduisirent en prison. J’eus beau leur demander quel crime j’avois commis pour être traité si indignement, ils ne me répondirent autre chose, sinon qu’on me le diroit en temps et lieu. On me le dit en effet : j’appris que e'étoit pour avoir été volé, et que je serais bien heureux si je ne sortois de prison que pour aller aux galères; que monsieur l’avocat Bentivoglio, pour punir l'insolence que j’avois eue de me plaindre de sou fils, et de présenter deux requêtes, qu’on devoit regarder comme des libelles diffamatoires contre la noblesse de sa race, et en particulier contre le seigneur Alexandre, dont tout le monde eonnoissoit les bonnes mœurs, avoit obtenu de la justice de monsieur l’auditeur une permission de me faire arrêter, en attendant qu’on me fît subir un châtiment convenable à ma témérité.
C’est ce que eontenoit une longue feuille de papier qu’on me fit lire, et que je ne lus pas sans lever cent fois les yeux et les mains au ciel, au grand plaisir de mes sergents et du geôlier, qui étoient présents, et qui rioient sous cape, Dieu sait de quoi! Je fus la deux ou trois jours sans voir personne que le concierge, ses valets et ses servantes, qui m’insultoient de gaieté de