‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 232 sur 322 · LIVRE TV, Cil A P. i X. I if · texte numérisé non relu

LIVRE TV, Cil A P. i X. I if

couper des bourses, à crocheter des portes, à voler lu nuit des manteaux ; eu un mot , à cent pareils exercices, qui ne sont que 1 V , Il , t. de I école des liions , et qui élèvent, d’échelon en échelon, un honnête homme à lu potence.

Mais, sans vanité, j’avois un esprit trop supérieur pour ni en tenir à ces petits tours, et j’en lis deux ou trois qui passèrent pour des coups de maître. Il faut que je vous les rapporte. L'hôtel du connétable est le rendez-vous de toutes les personnes de qualité, qui s’\ assemblent tous les soirs pour jouer. J'avois déjà été une fois dans cette maison à 1 heure du jeu , et j’avois observé toutes les choses d'un œil curieux ; j’avois surtout pris garde qu'il y avoit sur chaque table de joueurs deux gros flambeaux d’argent avec des bougies, et cette remarque me lit imaginer un expédient pour m’emparer d’une paire de ces flambeaux. J'en achetai deux d'étain à peu près de la même grandeur, avec deux bougies; je mis le tout proprement dans mes poches; et un soir, m’étant habillé de manière que je pouvois passer pour un garçon qui appartenoit à quelque seigneur de l’assemblée, je me glissai chez le connétable. Je me postai à la porte d'une petite chambre où il y avoit deux jeunes cavaliers qui jouoient. Je m’aperçus avec joie qu il n \ avoit point là de pages du logis ; ils étoient tous dispersés dans les autres chambres, qui paroissoient pleines rie monde. Il y avoit long-temps que mes deux joueurs étoient aux prises, et déjà leurs bougies, presque toutes consumées, commençoient à en demander d'autres. Je saisis ce favorable instant. Je tirai de mes poches mes flambeaux d’étain; j'v mis mes bougies, que

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4ao GUZMAN D’ALFARACHE.

l’allai allumer aux lampions dont l’escalier étoit éclairé; j’entrai respectueusement dans la chambre îles deux cavaliers avec mes flambeaux à la main; je les posai hardiment sur la table , à la place des deux qui y étoient, et que j’emportai promptement sous mon manteau , après les avoir éteints. Je courus aussitôt à toutes jambes au greffe, je veux dire chez notre capitaine, qui étoit notre receleur ordinaire, un personnage grave, et qui passoit pour un fort honnête homme dans la ville. Il nous servoit de protecteur et d’avocat quand il nous arrivoit d’être pris au trébuche!, et, par reconnoissance, nous lui donnions le cinquième de tous les vols que nous faisions.

Une autre fois je fis un tour encore plus effronté. Je passois dans une grande rue devant une maison qui me parut devoir être la demeure de quelque homme opulent; comme en effet, j’appris depuis que c’étoit celle d’un riche notaire et Greffier. J’entrai dans cette mai-

son , dont la porte étoit ouverte; j’enfilai deux ou trois pièces de plain-pied sans rencontrer personne, et je vis dans la dernière, sur une table, une robe de femme du plus beau velours de Gênes, et toute neuve. Je la , mis sans façon sous mon manteau, et en deux sauts je regagnai le pavé. Malheureusement je trouvai à la porte le maître de la maison, lequel, me voyant sortir de chez lui avec quelque chose de gros sous le bras, m’arrêta brusquement , et me demanda d’un ton de voix terrible ce que je portois sous mon manteau. Plus d'un autre, à ma place , eût été déferré : moi, sans paroître ému du contre-temps, je lui répondis que c’étoit la robe île velours de madame, et que je la remportais pour

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ni raccommoder le collet cl démonter une manche. \ la bonne heure, reprit-il : rapporte/.-Ia bientôt, car ma leinnie en aura besoin cette après-midi pouraller rendre visite à une dame de condition de ses amies, .le lui repartis que je n \ manquerais j>as , et en disant cela je m'éloignai de lui comme un daim.

dette aventure se répandit dans la ville, et dès le jour suivant j'entendis dire que le notaire , après m'avoir parié, rentra chez lui; qu'il trouva sa femme et deux ou trois domestiques qui faisoient autant de bruit qu’on en fait dans une taverne; que la maîtresse erioit à pleine tète : ( )ii est ma robe ? elle éloil ici tout à 1 heure : vous me la payerez; que les domestiques n’ayant vu entrer ni sortir personne de dehors disoient qu il falloit que le diable lui-même l'eut emportée; et qu'enfîn le mari lit cesser ce vacarme en leur apprenant ce que la robe étoit devenue. On ajoutoit à cela qu'il courut sur-lechamp chez tous les huissiers de Naples; qu'il leur dépeignit à peu près ma figure, et qu’ils me cherchoient actuellement avec tous leurs archers. Pendant qu’ils faisoient des perquisitions inutiles, mon butin étoit en sûreté chez notre protecteur, avec qui nous nous moquions du notaire et des sergents. Cependant ce tour, que j avois fait avec autant de bonheur que de subi ilité, eut des suites qui ne sont pas l’endroit de ma \ie qui occupe le plus agréablement ma mémoire. Les voici :

Un jour, me promenant hors de la ville , dans un lieu où coule un assez large ruisseau, je \is sur ses bords de très beau linge qu'une blanchisseuse venoil de lav er et d étendre sur l'herbe. Les occasions me tentent, c’est mon foible. Je ne pus résister à l'envie de m’appro-

4^2 GIJZMAN D’A LU A R ACRE,

prier ce linge; aussi-bien c’étoil une chose dont j'avois alors grand besoin : je n’altendois plus que le moment de pouvoir faire mon coup sans que la lavandière s’en aperçût, fie moment vint, et je le saisis si prestement, qu’enlever ce qu’il y avoit de meilleur, et reprendre le chemin de la ville, cela fut fait en un clin d’œil. Néanmoins, quoique la femme n’eût pas remarque mon action, il arriva qu’elle jeta les yeux par hasard du coté de son linge. Etonnée d’y trouver les deux tiers pour le moins à redire, elle regarda de toutes parts, et ne voyant que moi aux environs, elle jugea que je devois être le voleur. Là-dessus elle abandonna tout le reste de son linge, et se mit à courir après moi en criant : Au voleur ! au voleur! d’une voix qui faisoit retentir toute la campagne. Dans cet embarras, que pouvois-je faire? Je laissai tomber doucement de dessous mon manteau le paquet dont j’étois chargé, en m imaginant que par là j’apaiserais la blanchisseuse, qui, satisfaite d’avoir rattrapé son linge, retournerait sur ses pas. Mais, soit qu’elle crût que j’en emportois encore, soit qu’elle eût juré ma perte , elle me poursuivit jusqu'à la porte de la ville, où la sentinelle m’arrêta pour me demander ce que c’étoit. La lavandière arriva aussitôt, et me donna mille gourmades, en disant que j’étois un voleur qui avois pris tout son linge. On me fouilla partout; et comme on trouva mon manteau et le dessous de mon bras mouillés, on n’eut pas de peine à deviner que je m’élois défait du paquet pour pouvoir nier que j’eusse volé mon accusatrice. Il ne m’en fallut pas davantage pour mériter et obtenir un logement dans le palais de la justice.

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