LIVRE V, CH A P. I. 4r
leur laisser le champ libre; ne témoigner aucune défiance à mon couver, et avoir toujours l'œil sur lui.
Leur conversation dura plus qu’un quart d heure , après quoi le jeune homme prit congé de mon confident, qui vint me rejoindre d’un air rêveur qui ne m’ôta point le soupçon que j’avois déjà. Je me préparois à entendre ce qu il me diroit de celle rencontre qui m’inquiétoit; et toutefois, quelque envie que j'eusse de le faire parler là-dessus, il ne dit pas un mot, et demeura plongé dans sa rêverie. Je gardai aussi le silence sur cela jusqu'à l’après-dînée. Alors me voyant seul avec lui dans ma chambre, et ne pouvant plus me contraindre: AI onsieurSavavedra, lui dis-je en souriant, peut-on, sans vous paroître indiscret, vous demander quel homme c'est que ce jeune garçon avec qui vous étiez ce matin en si grande conférence ? Il me semble que je l’ai vu à Rome. ]Ne se nomine-t-il pas Mendoce ? Non , monsieur, me répondit-il; on l'appelle Aguilera , et je puis vous assurer qu’il justifie bien son nom ; car c'est un aigle dans les occasions oii il s’agit de jouer de la griffe. L est un bon compagnon qui a de l’esprit , qui écrit à merveille, qui possède l'arithmétique, et sait faire en perfection ries comptes doubles et triples. Il y a longtemps que nous nous connoissons : nous avons voyagé ensemble et mangé de la vache enragée. Il roule actuellement dans sa tête un dessein qui fera sa fortune s'il réussit. Il m’a proposé d’y entrer , cl d m'offre la moitié du profit. Je bu ai répondu que je ne voulois rien entreprendre sans vous en avertir : je lui ai dit même que vous aviez tant de bonté pour moi , que vous ne me refuseriez pas vos conseils dans une affaire de