‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 240 sur 322 · LIVRE V, CII AP. r. 4(>:i · texte numérisé non relu

LIVRE V, CII AP. r. 4(>:i

boutique du banquier. Aguilera y étoit avec deux ou trois messieurs qui étoient là pour affaire. Je saluai en entrant le maître, et lui dis, à haute et intelligible voix , que je venois d arriver à Milan dans l'intention de faire des emplettes pour un mariage ; que j’avois une somme assez considérable d’argent , que j'étois bien aise de mettre en sûreté; qu'au lieu de la laisser dans mon hôtellerie , où il y avoit toutes sortes de gens, j’avois pensé que je lerois beaucoup mieux de la confier à un homme tel que lui, dont j’avois ouï vanter la probité : j’ajoutai que j’avois un petit voyage à faire à Venise, ce qui m'ohligeroit à prendre chez lui une lettre de crédit. Le banquier, avide de gain, me fit la-dessus mille offres de service, accompagnées de profondes révérences, et me demanda combien j’avois d’argent à déposer chez lui. Je lui répondis que j’avois douze mille francs en or, et un sac rempli d’espèces d'argent, que dans une heure je viendrais lui mettre tout cela entre les mains. 11 me répliqua que ce serait quand il me plairait; puis ayant tiré son journalde 1 armoire oii étoient ses livres de compte, il me pria de lui dire mon nom. Je lui dis que je m’appelois don Juan Osorio. Il l'écrivit aussitôt sur son journal , avec la date du jour et du mois, de sorte qu’il ne restoit plus qu à marquer la somme et les espèces, quand il les aurait reçues , comptées et pesées. Il faisoit ce lazzi pour mieux m’engager à ne lui pas manquer de parole.

Après cela, n ayant plus rien qui m’arrêtât clans sa boutique, j’en sortis en lui faisant des civilités qui furent bien réciproques, et en le priant à haute voix de ne point s’éloigner de sa maison , attendu que j’allois reve-

4 fi 4 GUZMAN D’ALFARACHE.

nie. Cette scène finie , je retournai chez moi, très content d’avoir si heureusement commencé cette intrigue.

Sayavedra, qui m’attendoit avec d’autant plus d’impatience qu’il y étoit plus intéressé, ne fut pas peu étonné quand je lui appris ce que je venois de faire. Mais , monsieur, me dit-il, oii prendrez- vous, s il vous plaît, ces douze mille francs en or que vous devez dans une heure porter à ce banquier ? Je suis en peine de savoir cela. C’est ce qui ne doit point t’inquiéter, lui répondis-je; il les a déjà. Je sais bien que je te parle hébreu; j’ai mes raisons pour cela. Dispense-moi de t’en dire davantage présentement, et m’apprends si ton Aguilera compte parmi ses talents celui de contrefaire une écriture. Comment, contrefaire! s’écria-t-il avec transport; il contrefait comme un ange toutes sortes de caractères : c’est son fort. Plut au ciel que j’eusse seulement le tiers de l’argent qu’il a touché sur les fausses lettres de change qu’il a faites. S’il n’excelloit pas dans cet art, il scroit encore à Rome à l'heure qu’il est; mais il a été obligé d’en décamper brusquement, de peur de tomber entre les mains d’un brutal de marchand, lequel ayant eu avis qu'il avoit contrefait sa signature, vouloit le faire arrêter. Puisque cela est ainsi, repris-je, noire entreprise réussira infailliblement.

Le fonds que Sayavedra faisoit sur mon adresse ne lui permettoit pas de douter d’un succès dont je l’assurois, quoiqu'il ne comprît rien encore à mon dessein. Ce qui le (échoit, c’est que je ne lui donnois aucun rôle à jouer dans cette comedie. Il s’en plaignit a moi, et me demanda s’il n’y feroit qu’un personnage muet. Oh! que si, lui dis-je, et je t’en destine un dont, tu

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