‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 239 sur 322 · LIVRE V, CI! AP. I. 4<> f · texte numérisé non relu

LIVRE V, CI! AP. I. 4<> f

seulement quelquefois, lorsque je suis avec lui clans son cabinet, et que , pendant qu’il écrit, quelqu’un vient demander le pavement d’une lettre de change. I! me jette la clef pour prendre un sac dont il m’indique le numéro, et tandis que je compte l’argent, il a un œil sur ce qu'il écrit et l'autre sur ce que je lais. Cela étant, repris-je, il sera bien difficile de prendre l’empreinte de cette clef, beaucoup moins que vous ne pensez, repartit Aguilera. J’ai, Dieu merci, la main subtile : je promets de vous apporter l’empreinte de la clef du coffre-fort , et meme, si vous le jugez à propos, celle de la clef d'une petite armoire oii mon bourgeois serre ses livres de compte, et l’argent qu’il emploie à ses dépenses ordinaires. A ces mots, qui me firent tressaillir de joie, je lui dis que s'il pouvoit prendre ces deux empreintes, nous serions encore plus surs de notre fait.

Je n oubliai pas de m'informer de la disposition du cabinet, de la manière dont les sacs étoienl faits, des marques qu’ils avoient , en un mot, de toutes les particularités, tant du dedans que du dehors du coffrefort. J’en fis un mémoire circonstancié, que le commis me dicta , ensuite je renvoyai Aguilera chez son maître , en lui disant que je l'instruirais, quand il en serait temps, du personnage qu'il auroit à jouer. Après son départ , je dis à mon confident que je venois de mettre son ami à une grande épreuve; que je doutois fort qu’il m’apportât les empreintes. Mais Sayavedra , qui avoil une haute opinion de son industrie, m’en fit un nouvel éloge, qui lut justifié deux jours après. Aguilera me tint parole, et m’enseigna où je trouverais un serrurier

qui me feroil deux fausses clefs, pourvu qu’il fût payé grassement. Je n’ai plus qu’une question à vous faire, dis-je à notre commis : à quelle heure votre maître est-il dans sa boutique car les banquiers ont coutume d’en avoir une en Italie. Aguilera me répondit que son patron s y tenoit ordinairement le matin , depuis dix heures jusqu’à midi, ('/est assez, lui répliquai-je ; retournez chez vous, et retenez bien ce que je vais vous dire : demain je ne manquerai pas d’aller sur les dix heures a la maison du banquier ; faites en sorte que vous y soyez aussi , et ne perdez pas une parole de ce que je lui dirai , afin que vous en puissiez rendre témoignage, s'il le faut.

Tout étant ainsi réglé, je portai sur-le-champ mes empreintes à l’honnête serrurier à qui l’on m’avoit dit de m’adresser ; et il se trouva qu’en effet e’étoit un homme de bonne composition. Il me promit de faire incessamment les deux clefs pour deux pistoles , dont il en toucha une d’avance. Comme je revenois de chez ce bon ouvrier à mon hôtellerie, j’aperçus dans la boutique d’un marchand une espèce de cassette à bijoux fort propre. Il me prit envie de la marchander, et, après l’avoir bien examinée , je l'achetai. Sayavedra , qui jn’accompagnoit , me parut un peu surpris de cette emplette. Je ne pus m’empêcher de rire de son étonnement. Ami, lui dis-je, cette jolie cassette de cuivre doré ne sera pas inutile à notre dessein. Je m’en doute bien , me répondit-il en souriant ; vous ne 1 avez pas achetée comme un sot ; vous savez l’usage que vous en ferez , et je m’en rapporte fort à votre seigneurie.

Je me rendis le lendemain, sur les dix heures, a la

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