‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 246 sur 322 · LI\ RE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LI\ RE V, CHAP. I

mots, qu'ils commencèrent tous à murmurer contre Jérome Plati , et à me donner gain de cause. (ïe qu’il y avoit d'heureuv pour moi là-dedans, c’est que ce banquier ne passoit pas dans la ville pour un homme fort scrupuleux ; de sorte que chacun croyoit sans peine qu'il pouvoit m'avoir fait la friponnerie dont je l’aecusois. Le bargello lui lit lire ces paroles, et lui demanda s il ne les avoit pas écrites. Le bourgeois, surpris d'une chose qui lui sembloit si extraordinaire, répondit, avec une agitation qui lui otoit presque l'usage de la voix, qu'il avoit écrit les premiers mots et non les autres. Cependant, lui répliqua l'officier de justice, tout paroit de la meme main. J’en demeure d'accord, repartit le banquier, et toutefois ce n est point là mon écriture. Il ne suffit pas de la désavouer, dit le bargello , il faut en prouver la fausseté.

Lhic nouvelle scène acheva de persuader au peuple que je n’avois pas tort de me plaindre. Une voix de tonnerre se fit entendre dans la foule, et l'on \ il paroître un grand homme en tablier de cuisine, avec un long couteau pendant à sa ceinture. C’étoit mon bote que Sayavedra avoit été chercher, et qui, ayant appris que le banquier nioit le dépôt , étoit furieusement animé contre lui. Pourquoi , s'écria-t-il en arrivant, ne pend-on point cet archi-juif? Pourquoi ne met-on pas le feu à sa maison et ne le bnile-t-on pas avec sa race? Puis apercevant l'officier de justice : Monsieur le bargello , lui ditil, est-ce que vous souffrirez qu’on pille, qu’on ruine et qu’on assomme impunément un brave cavalier, pour avoir confié son bien à un voleur ? Ce bon gentilhomme est logé chez moi, et je puis vous assurer que j’ai vu

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et manie la cassette et le sac qu il a malheureusement confiés à ce banquier, qui n’est que trop connu dans Milan pour ce qu’il est.

Le sieur Jérôme Plati, tout consterné qu’il étoit, se défendoit de son mieux; mais il avoit la voix si foible, qu'à peine pouvoit-on l'ouïr à deux pas de lui, au lieu qu’on entendoit distinctement mon bote d’un bout à l’autre de la rue. Aussi le peuple, qui donne toujours raison en pareil cas à ceux qui crient avec le plus de force, ne doutant plus de la justice de mes plaintes, dit hautement qu’il falloit obliger le banquier à rendre gorge sur-le-champ. Le bargello se tournant alors vers 1 accusé lui représenta qu'il ne devoit point s’obstiner à vouloir garder un argent qui n’étoit pas à lui; qu’on le forceroit bien à me le restituer, et qu il alloit lui-même faire dans toute sa maison une exacte recherche de la cassette et du sac. Donnez-moi, ajouta-t-il, la clef de votre coffre-fort. Commençons par le visiter; aussi-bien l’accusateur prétend que c’est là que vous avez mis le dépôt*. Plati, craignant quelque pillage dans ce desordre, 11e pouvoit se résoudre à livrer la clef; ce qui fut cause que tout le monde cria que s’il la refusoit il n’y avoit qu’à le mener en prison. Nous allons mieux faire, dit l’officier; s’il n'obéit pas tout à l'heure , je vais faire enfoncer son coffre-fort.

Le malheureux banquier, voyant que sa résistance seroit inutile, tira de sa poche la clef que le bargello lui demandoit, et la lui remit entre les mains. Jf officier, après avoir choisi quatre bourgeois de ceux qui etoient présents pour être témoins de l’opération qu il méditoit, alla ouvrir le coffre-fort devant eux et Plati, le-

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