‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 249 sur 322 · CHALIT H E · texte numérisé non relu

CHALIT H E

De la part que Guzman fit de ce vol a ses associés , et de la route qu'il prit en sortant de Milan.

Sitôt que je me vis en possession d’un argent si bien gagné, j’aurois souhaité d’être bien loin de Milan; mais comme un départ trop précipité auroit pu devenir suspect, je résolus de le différer de quelques jours. Sayavedra ne pouvoit se lasser de toucher nos pistoles; et les prenant quelquefois pour des pièces d’or qu'on voit en songe, il ne savoit s’il revoit ou s’il étoit. éveillé; puis pensant au stratagème que j'avois inventé pour faire un si beau coup, il m’élevoit au-dessus de tous les fripons du monde. Je ne vous croyois pas si grec, me disoit-il, quoique je vous connusse pour un jeune homme des plus adroits; vous serez long-temps mon maître. Ami Sayavedra, lui dis-je, c’est trop vantei un tour assez commun : ce qui mérite seulement d’être loué, c’est de savoir éviter le péril en volant; car de s’introduire dans une maison ouverte, v prendre une

robe-cle-chambre, et recevoir cent coups de fouet, rien n’est plus aisé.

Nous passâmes, mon écuyer et moi, le reste de la journée à nous entretenir dans l'hôtellerie avec beaucoup de gaieté. Quand la nuit fut venue, nous sortîmes tous deux pour aller trouver Aguilera,qui nous attendoit au rendez-vous. Dès qu’il nous vit arriver il se mit à rire, et nous suivîmes son exemple. Il ne manqua pas ensuite de me complimenter aussi sur mofi habileté; après quoi, il fut question de partager notre butin. Je tirai de ma poche une grande bourse oii il y avoit trois cents pistoles que je lui donnai, en lui disant que j’en destinois autant à Sayavedra, et que je garderois le reste pour moi, étant bien juste que celui qui avoit le plus travaillé dans cette affaire et joué le plus gros jeu eût la plus grosse part. Mes deux associés en demeurèrent d’accord, et m’assurèrent qu’ils étoient très contents. Le partage fait, n’ayant plus rien qui nous arrêtât au rendez-vous, nous dîmes adieu au commis, et nous retournâmes au logis, où j’employai l’après-soupée à compter toutes mes espèces. Quel sujet de ravissement pour moi de me trouver en fonds de plus de sept mille francs, sans parler de ce que j’avois gagné à Boulogne! Je ne m’étois jamais vu si riche, et je ne me souvenois plus d’avoir été volé «à Sienne.

En me promenant le lendemain dans les rues , ayant jeté les yeux par hasard dans la boutique d’un quincaillier, je remarquai une chaîne de cuivre dore lort bien travaillée, et je la pris pour une chaîne d or pur; je demandai au marchand combien elle pesoit. il me répondit en riant que tout ce qui rcluisoit n’étoit pas

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or, cl que si j'avois envie d'acheter eetlc chaîne, il m’en feroit très hon marche. Je fus lente de l'avoir; je lui en donnai ce qu’il voulut, et je remportai. Sayavedra, qui étoit avec moi, n’avoit pu s'empêcher de rire en me voyant faire cette emplette; et quand nous fûmes sorlis de la boutique, il me dit : Seigneur don Juan Osorio, vous avez bien la mine de faire payer cette chaîne à quelqu'un plus cher qu’elle ne vous a coûté, ( /est ce qui pourra bien arriver, lui répondis-je; et dans ce louable dessein, je vais la porter chez un orfèvre, pour qu’il m’en fasse une d’or fin de la même grandeur et tle la même façon. Je m’adressai à un habile ouvrier qu’on m’enseigna; il m’en fit une si semblable à la mienne, qu’on ne pouvoit les distinguer l'une de l’autre que par le son.

Enfin je partis de Milan avec ces deux bijoux, et toutes les plumes que j’avois tirées de l’aile du sieur Jérôme Plati. Je dis dans l’hôtellerie , avant mon départ, que j’allois à Venise; mais au lieu d’en prendre la route, j’enfilai sans bruit celle tic Pavie. Je m'arrêtai quelque temps dans cette dernière ville, pour y faire les préparatifs du voyage que j’avois résolu de faire à Gênes, si jamais je me trouvois dans un état à pouvoir paroître devant mes parents sans les faire rougir : j’y voulois jouer le rôle d'un jeune abbc espagnol revenant de Home. Pour cet effet, j’achetai des étoffes fines, dont le plus fameux tailleur de Pavie me fit une soutane et un manteau long; je me donnai des souliers de maroquin noir à talons rouges, avec des bas desoie et tout le reste d’un habillement de prélat. J’ordonnai de plus à Sayavedra de se pourvoir de deux grands

Guzman. 3r

4^2 GUZMAN D’A LFA R AC H U.

coffres (le bagage; et lorsque tout fut prêt, je me mis en chemin dans une litière conduite par un muletier, avec mon écuyer à cheval, un nouveau valet à pied, et un autre muletier qui menoit une mule chargée de ballots. Ce fut dans ce bel équipage que Gênes revit ce même Gusman qu’elle avoit vu six ou sept ans auparavant dans une situation bien misérable.

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