CHAPITRE IV
De son arrivée a Gènes , et de la gracieuse réception que lui firent ses parents lorsqu'ils apprirent qui il était.
Nous allâmes loger à la Croix-Blanche, qui dans ce temps-là étoitla meilleure hôtellerie de la ville. 11 éloit déjà nuit; et comme mon écuyer avoit pris les devants pour disposer Idiote à recevoir chez lui un abbé de la première qualité, je trouvai tout le monde en mouvement dans la maison : une partie des domestiques étoità la porte avec des flambeaux; et leur maître, après que Sayavedra m’eut aidé à descendre de ma litière, me conduisit à la chambre d’honneur du logis, de laquelle on fit sortir un cavalier qui méritoit mieux que moi de l’occuper.
L’hôtellerie étoit alors pleine de personnes de considération, lesquelles ne furent pas peu curieuses de savoir qui j’étois; el mon nouveau valet, bien instruit, par Sayavedra, disoit à tous les gens qui le queslionnoient là-dessus, que je menommois monseigneur l’abbé
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don Juan de Guzman, fils d’un noble Génois marie a Séville. Je ne sortis point de ma chambre le premiei jour : je remployai à faire l'abbé d'importance, fatigue de son voyage de Rome, et à préparer tout pour me montrer le lendemain dans la ville de Gènes sous la forme d'un prélat. Tandis <jue je in’occupois de celte décoration, mon fidèle écuyer, ne sachant point encore le motif de ce changement de figure, me dit : Il faut, mon cher maître, que vous commenciez à vous défier de moi, puisque vous me faites un mystère du dessein que vous méditez présentement. Non, lui répondis-je, mon ami , tu as toujours ma confiance : si pendant notre séjour à Pavie j’ai fait faire ce nouvel habillement sans t'en dire la raison, c’est qu'il n’étoit pas encore temps de te l’apprendre; je puis, à l'heure qu’il est, satisfaire ta curiosité. Bien loin de vouloir te cacher le projet que je roule dans ma tète, je ne saurois lexécuter sans ton secours; je vais t’en faire confidence.
Je t'ai raconté à Milan comment, mon père, noble Génois, épousa à Séville une dame de la maison des Guzman, dont j’ai pris le nom; je t’ai même dit en gros l’histoire de ma vie; mais je ne t'ai point parlé d'une aventure dont le souvenir m’a fait former l'entreprise (jue je vais te découvrir, il y a près de sept ans que je partis de Tolède en bon équipage pour venir en Italie voir mes parents; je ne ménageois pas mieux (jue toi mon argent sur la route, de sorte que j'arrivai à Gênes dans un état misérable. Cela 11e m’empêcha pas de me présenter devant quelques personnes de la famille, et, entre autres, devant un de mes oncles, qui me reçut fort mal, ou plutôt me traita si cruellement.
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que je jurai de m’en venger si jamais la fortune m'en offroit l’occasion : je prétends garder inon serment . puisque je le puis aujourd’hui. Je veux voler mes parents; c’est la seule vengeance que j’ai envie de tirer d eux. Voilà dans quelle intention j’emprunte ce déguisement qui te surprend si fort : outre qu’il inspire du respect, il me semble plus propre qu’un autre à me rendre méconnoissable à des yeux qui ne m’ont vu qu’en passant, quand le changement qui s’est fait en moi depuis ce temps-là ne m oteroit pas la crainte d’en être reconnu. Préparons-nous, cher Sayavedra, à jouei de bons tours dans ma famille; j’y suis poussé par un juste ressentiment et par l’intérêt. Mon confident me répondit que je n’avois qu’à commander, qu’il suivroil exactement les instructions que je lui donnerois. Nous concertâmes tous deux ce que nous devions faire, et voici la conduite que je tins pour parvenir à mon but.
Je me mis le lendemain , second jour de mon arrivée , en soutane et en manteau long ; et me regardant dans le miroir, je me parus à moi-même tout un autre homme; sans vanité, je n’avois pas mauvaise mine. Quand je n’aurois pas eu le talent de bien faire toutes sortes de personnages , j’avois vu à Rome tant de beaux modèles d’abbés de conséquence, que je n’eusse pu manquer de les copier. Pour moi , j’attrapois à 111ervclle leurs meilleurs airs : je savois me rengorger , prendre un maintien grave et fier, trousser ma soutane et mon manteau de façon que je laissois voir une jambe qui n’étoit pas mal faite, avec un bas de soie et un soulier mignon ; porter mon chapeau d une manière aussi galante que modeste : envisager enfin les gens