‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 255 sur 322 · LIVRE V, CH A P. V · texte numérisé non relu

LIVRE V, CH A P. V

son liras , et je le menai à la boutique d'un des plus riches orfèvres de Gènes. Je proposai à ce marchand de me prêter pour vingt-quatre heures des plats et des assiettes d'argent, moyennant un honnête profit, et en consignant entre ses mains des espèces pour la valeur de l'argenterie. L’orfèvre accepta la proposition. JNous convînmes de la somme qu’il vouloit [jour le prêt; et choisissant la vaisselle qu’il me plut d’avoir, j’en pris pour neuf à dix mille francs, que je comptai en bonnes pistoles à l’orfèvre pour nantissement. Après quoi je dis à Sayavedra d'aller chercher deux des coffres qu'il savoit, d'y faire mettre lui-même la vaisselle , et de la faire porter au logis; ce qui fut exécuté avec toute la diligence dont ee fidèle écuyer étoit. capable.

Tous mes parents s’assemblèrent donc chez moi le lendemain sur le midi. Mon hôte, qui se piquoit d'être un excellent traiteur, me fitconnoître qu’effectivement il étoit consommé dans l’art difficile île faire de bons ragoûts. Il nous en servit de si délicieux, que mes cousins et mon oncle même avouèrent que de leur vie ils n’en avoient mangé de meilleurs. S'il ne s'étoient pas attendus à faire si bonne chère, ils furent encore bien plus surpris quand ds virent un buffet fort paré d’argenterie, et qu’ils remarquèrent que les plats et les assiettes étoienl du même métal. Ils ne purent s'empêcher de me dire qu’un voyageur jouoit gros |eu en portant avec lui une pareille vaisselle, et particulièrement en Italie, où l’on rencontrait des voleurs à chaque pas. Le bon homme don Bertrand, à qui tout cet étalagé d’argenterie avoit fait penser la même chose, appuya leur sentiment. C’est votre faute, mon neveu , s'ecria-t-il. Vous

i iuztnan.

4y8 GLZMAN D’A LFA LACHE,

pouviez fort bien vous dispenser de loger à l'hôtellerie dans une ville où vous avez des parents comme les vôtres. Je conviens que c’est la plus fameuse hôtellerie de Gênes; mais la meilleure du monde ne vaut rien. Vous êtes encore jeune; et je veux vous avertir, en homme qui a de l’expérience, que vous ne devez vous fier qu’à la bonté des serrures et des cadenas de vos coffres, parce que les hôtes, les hôtesses, leurs enfants ou leurs valets ont toujours deux ou trois clefs de chaque appartement. Si vous m’en croyez, continua-t-il, puisque vous refusez de prendre un logement chez moi, envoyez-y du moins dès aujourd’hui votre argenterie et vos bijoux; ils seront en sûreté dans mon cabinet jusqu’à votre départ, y en eût-il pour un million d’or.

Je rendis grâce à mon oncle de son obligeante inquiétude; et, feignant rie mépriser la crainte d’être volé, je dis qu’en partant de Rome je m’étois contenté de laisser entre les mains de notre ambassadeur ce que j’avois de plus précieux, et qu’à l’égard de l’argenterie, quoiqu’elle fût embarrassante pour un voyageur, je n’étois pas fâché de l’avoir pour m’en défaire dans un besoin, l’argent étant d’une plus prompte défaite que les pierreries. Toute la famille parut se payer de cette raison; et comme je venois de nommer notre ambassadeur, mes cousins commencèrent à parler de ce ministre. Ils dirent qu’ils l’avoient vu lorsqu’il avoit passé par Gênes pour se rendre à Rome. Alors, pour leur prouver que jetois fort bien avec cette excellence, je leur en fis voir le portrait dont elle m'avoit fait présent; ce qui leur persuada qu’ilfalloit. en effet que l’ambassadeur eût beaucoup d’estime et d’amitié pour moi.

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