LIVRE SIXIEME
CH A 1MTRE PREMIER.
Guzman s’avance vers Saragosse. Il fait connaissance avec une jeune veuve. Il en devient amoureux. Propres et fin de cette nouvelle passion. 1
,J k m’éloignois donc des grands chemins pour la raison que j'ai dite; et poussant ma mule de sentier en sentier vers l'Ebre, pour le côtoyer jusqu'à Saragosse, j al lois avec autant de vitesse que de peur. Les deux autres mules sui voient de près la mienne, comme pour me faire voir que j’avois acheté trois bonnes bêtes. Je me rendis en trois jours auprès de celte rivière: pour être affranchi de toute inquiétude, mon esprit sembloit avoir attendu que je fusse là. Je commençai à me croire à couvert de tonte poursuite, et à compter sur mes richesses, sans faire réflexion que je voyageois dans un pays aussi fertile en voleurs que l'Italie. 11 est vrai que mon valet et le muletier étoient armés de deux fusils dont je m’étois avisé de faire emplette à Barcelonne; outre cela je portois sur moi mes pierreries si bien cachées, qu'on ne pouvoit les apercevoir sans me mettre tout nu.
1 Les aventures qui arrivent à Guzman dans la ville de Saragosse sont si fades dans l’original , que je n’ai pas jugé à propos de les traduire. J’ai mieux aimé suivre celles que M. Bremont a imaginées pour les remplacer Guzman
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Je |);tsse sous silence, ami lecteur, lesaventures qui m’arrivèrent le long de l’Lbre, et que je ne juge pas clignes de t’être racontées; pour en venir à celle que la fortune me préparent entre Ossera et Saragosse. La nuit me surprit dans un endroit où il y a une belle abbaye, que je pris pour un château, et de laquelle je m'approchai dans 1 intention d’y demander un logement; mais trouvant au bas un misérable village, je changeai de pensée. Nous nous arrêtâmes devant une chaumière, où pendoit une enseigne de cabaret; tout etoit déjà fermé dans cette excellente hôtellerie. Nous frappâmes rudement à la porte en criant qu’on nous ouvrît; personne ne répondoit; d parut pourtant à la fin un paysan à une fenêtre. G’étoit 1 hôte, qui, m’ayant considéré à la lueur d’une grande lampe qu'il avoit à la main, se mit à rire en me disant: Allez, seigneur cavalier, ma maison ne vous convient guère; allez à l'abbaye, on vous y recevra bien, et vous y serez mieux logé que chez moi. Après avoir répondu au paysan que je suivrois son conseil, je le priai de me conduire au couvent, donL j ignorois le chemin; et pour rendre ma prière efficace, je lui donnai une poignée de réaux.
Le monastère é toit sur une éminence. Nous fûmes près d'une demi-heure à y monter par une roule très rude, ce qui ne laissoit pas d'être pénible pour des gens déjà fatigués. Néanmoins, comme le bien est toujours mêlé de mal, il n’y a pas non plus de mal qui ne soit accompagné de quelque bien. 1. bote m’apprit que cette abbaye doit un couvent de filles, presque toutes de qualité; que c’étoit un des plus riches il Espagne, cl qu’enlin on \ reeevoit agréablement toutes les per-