‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 264 sur 322 · VHK Y 1, C II A P. I · texte numérisé non relu

VHK Y 1, C II A P. I

sonnes de distinction qui passoient par là. Je sentis, sans savoir pourquoi, que ce rapport me laisoil plaisir, soit qu’il réveillât mon inclination naturelle pour le beau sexe, soit que j'eusse un pressentiment de ce qui de voit 111'arriver. Quand nous fumes parvenus à la grande porte, nous sonnâmes et resonnâmes à plusieurs reprises, avant qu’on nous lit connoitre du dedans qu’on nous entendoit. On vint toutefois nous parler par le guichet, et nous demander ce que nous voulions. L’Inàte, que le portier connoissoit, lui dit que nous cherchions un gîte; qu’il n’en avoit point à nous donner, et que par conséquent il nous amenoit à l'abbaye. Le muletier ajouta par mon ordre à ces paroles qu’il s’agissoit de prêter un asile jusqu’au jour à un seigneur étranger qui s’étoit égaré en allant à Saragossc.

Le portier répondit qu’après huit heures on fermoit la porte du couvent, et qu’il en étoit plus de neuf; que néanmoins, quoique ce fut la règle, il alloit, par la considération qu’il avoit naturellement pour les personnes de qualité, informer madame l'abbesse de mon embarras, et qu’il feroit ce qu'elle lui ordonneroit. Si fallut m’armer de patience, et attendre à la porte la réponse qu’on devoit m'apporter; elle fut bien triste pour moi. Le portier revint nous dire que madame l'abbesse refusoit de recevoir à celte heure-là des cavaliers qui lui étoient inconnus. Ce refus m’affligea. Je descendis de ma mule; je m’avançai vers le guichet, cl parlant moi-même au portier, je le conjurai, dans les termes les plus capables de le toucher, de retourner vers madame l’abbesse, et de lui dire de ma part que si elle savoit le plaisir qu elle me feroit en m 'accordant

une retraite pour cette nuit, elle cesseroit d’être inexorable. Le portier, que je croyois avoir attendri, me répondit qu’il étoit inutile de m’obstiner à vouloir obtenir une chose qu’elle ne permettroit point. Ne pouvant engager ce portier par mes prières à faire ce que je souhaitais, je lui offris de l’argent, qu il méprisa en me fermant le guichet au nez. Tant de dureté m’ôta l’espérance de pouvoir loger dans ce monastère; et, cédant à la nécessité, je dis à mes valets de mener les trois mules chez le paysan; que pour moi, avant que de m’enfermer dans cette vilaine taverne, j’avois envie de demeurer quelques heures dans l’endroit oii j’étois, et d’où j’entendois l’Ebre couler avec un murmure qui suspendroit mes ennuis.

Il faisoit la plus belle nuit du monde. Je me promenai aux environs de la maison, en observant d’un œil curieux tout ce que je discernois à la faveur des étoiles, qui brilloicnt extraordinairement. Je suivis un sentier en pente, qui me conduisit sous un balcon qui avoit vue sur la rivière. Je m’assis au bord de l’eau au

pied d’un arbre vis à vis le balcon, que je regardai attentivement, et que je m’imaginai bien être de l'appartement de l’abbesse. J’aperçus de la lumière en dedans, et bientôt un bruit confus de vôix de femmes frappa mon oreille ; puis tout à coup un profond silence fit taire cc bruit, et ce silence, un moment après, fut à son tour interrompu par une chanson espagnole qu’une voix très délicate chanta. Si la chanteuse donna du plaisir aux dames qui l’avoient écoutée, elle fut en récompense fort applaudie. Lue autre personne chanta ensuite un air italien ([lie je savois, et

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