LIVRE VI, CH A P. I
son parti , jugeant que le spadassin auquel il avoit alfairc n'etoit qu'un fanfaron; néanmoins je lis réflexion que |e pouvois me tromper : et d'ailleurs, considérant que la partie intéressée ne se soucioit guère de se venger, je ne fus point assez fou pour épouser sa querelle, qui par conséquent n'eut aucune suite. Tout ce que je pus faire pour lui , fut de le prier cl e passer de mon côté , et de lui céder ma pl ce , qu’il accepta volontiers, sans s'embarrasser de paraître lâche aux yeux même de Lucie, en abandonnant par crainte le côté qu’il occupoit. Le cavalier qui faisoit tant le rodomont se nommoit don Luc de Libéra. Il avoit appris que la belle veuve étoit partie le soir précédent pour aller coucher au monastère dont j'ai parlé, et qu’elle en devoit revenir ce jour-là. Il étoit sorti de la ville, sachant bien qu'il la rencontrerait , dans 1 intention de la ramener et de lui servir d’escorte.
Dès que ce fier-à-bras vit que don Antonio quittoit son poste, au lieu de songer à le conserver, il s’en saisit brusquement , et se prépara d’un air victorieux à s’entretenir avec la dame, qui trompa son attente , car pour le mortifier elle ne répondit pas un mot à tout ce qu’il lui put dire. Elle ne daigna pas même le regarder une seule fois : elle affecta d’avoir toujours la vue attachée sur Miras et sur moi, et de ne parler qu'à nous. L'est ainsi que nous arrivâmes à Saragosse, et que nous conduisîmes doua Lucia jusque chez elle. Lctte darne me remercia de l'honneur que je lui avois fait, et me dit qu'elle esperoit que cette ville aurait assez de charmes pour m'arrêter du moins quelque temps. A l'egard de ses deux autres conducteurs, elle fit moins
5aH . GUZMAN D’A LFA R AC HE.
de façons avec eux ; elle ne paya leur peine que de deux révérences fort sèches. Je ne dis rien à l’orgueilleux don Luc en me séparant de lui ; mais pour don Antonio, je lui fis mille honnêtetés, auxquelles il se montra si sensible, qu’il voulut absolument m’accompagner jusqu’à Y Ange, fameuse hôtellerie que j'avois remarquée en entrant dans la ville, et où j’avois dit «à mes gens d’aller descendre avec mon bagage. Là, Miras prit congé de moi dans des termes qui me persuadèrent que , bien loin de me soupçonner d’être son rival , il me croyoit un de ses meilleurs amis.
Je trouvai dans l’hôtellerie mon valet et mon muletier occupés à me faire préparer un appartement fort propre, où je soupai à mon petit couvert. J^’bôte , qui étoit un de ces mauvais plaisants qui sont remplis de jeux de mots et de quolibets, vint me saluer et me tenir compagnie , s’imaginant que je serois enchanté de son entretien. Il commença par me conter tout ce qui se passoit dans la ville, dont il me vanta les privilèges , sans oublier la hauteur avec laquelle les habitants les soutenoient. Je l’écoutai d'autant plus patiemment, qu’en disant mille impertinences, il lui échappoit de temps en temps de bonnes choses, d’excellents traits de satire, ce qui est assez ordinaire aux babillards. Il cessa pourtant, lorsque j’eus soupé, de me fatiguer de ses discours; il me fit la révérence, et voulut se retirer. Attendez, lui dis-je, mon ami ; je vous prie de me faire venir demain matin un habile tailleur, je veux lui donner de la besogne. En chargeant mon hôte de cette commission, c’étoit lui fournir une nouvelle matière de parler. Aussi prit-il occasion de la de tom-