‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 268 sur 322 · LIVRE VI, Cil AP. I · texte numérisé non relu

LIVRE VI, Cil AP. I

un pet 1 1 gcnie, j aurois encore clé plus sot que lui si je n'eusse pas profité de celle connoissance. Lucie m en offrit une occasion, que je ne manquai pas de saisir; elle me demanda si je me proposois d être long-temps a Saragosse. Cela dépendra du plaisir que j’y aurai, lui répondis-je: si quelque chose que je désire arrivoit , j'y ferois un long séjour. J'accompagnni ces paroles d’un si tendre regard, qu’elle n’eut pas besoin, pour m’entendre, «pic je m’expliquasse plus clairement. Elle pénétra si bien le sens de ma réponse , qu’elle en rougit tout à coup ; et je crus lire dans ses yeux qu’elle ne s’en trouvoit point offensée. Je fus fort content de moi d'avoir hasardé cette déclaration, puisqu’elle ne lui étoit point désagréable, et de l’avoir faite impunément devant Miras, pour qui elle n’avoit été qu’une énigme.

Je m’étonnois , sans en rien témoigner à Lucie, de voir une jeune et charmante personne comme elle sur le gr and chemin, à plus d’une lieue de Saragosse, et sans autre suite qu’une duègne, un laquais et un muletier. Je ne savois pas encore les privilèges que les veuves ont dans ce pays-là, oii elles jouissent d’une grande liberté. Cependant , lorsqu’elles voyagent avec une si foible escorte, elles s’exposent à rencontrer ce qu’elles ne cherchent pas. Doua Lucia , quoique accompagnée de deux cavaliers et de ses gens, ne laissa pas d’être effrayée d’une petite aventure qui nous arriva sur la route. Nous avions déjà fait la moitié de notre chemin , que nous aperçûmes devant nous un superbe coursier dont l’allure étoit semblable à celle de Bayard ou de l»ridedor, et qui, s’avançant vers nous au petit galop, éle voit une si épaisse poussière autour de lui , que nuiis ne

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pûmes (l’abord bien discerner le cavalier qui le montoit ; mais sitôt que nous pûmes le remarquer, je m’imaginai voir Roland le furieux , tant il avoit l'air lier et guerrier.

Lorsqu’il fut à dix ou douze pas de nous, il s’arrêta pour me regarder. L’air étrange de mon habit le frappa, et il me sembla plus surpris encore de l’honneur que j’avois de parler à la belle veuve , que de la nouveauté de mon habillement. C’était un des soupirants de cette dame, et celui de tous qui se flattoit le plus de l'obtenir : il comptoit que l’opinion qu’il s’imaginoit que tout le monde avoit de sa bravoure le déferoit de ses rivaux. Nous voyant donc, moi d'un côté et don Antonio de l’autre, il donna des éperons à son cheval, et, le poussant avec fureur entre Miras et Lucie , il pensa renverser en même temps ce jeune cavalier et la litière. La dame fut épouvantée de cette brutale action ; puis se mettant en colère contre le matamore , elle lui dit que le chemin étoit assez large pour le dispenser de faire des extravagances pareilles, et d insulter des personnes qui méritaient qu’il eût des égards pour elles. Il lit. des excuses à Lucie de très mauvaise grâce, ou plutôt d’un ton railleur et plus insolent que l’action même.

Miras, piqué de l’affront reçu, mit dans son premier mouvement la main sur un de ses pistolets , et ne le tira pourtant pas du fourreau, soit qu'il craignît de manquer son coup, soit que, par un excès de respect pour sa maîtresse, il n'osât en venir à un combat qui lui auroit fait grand'pcur. J’eus pitié de ce cavalier, et je me sentis une tentation violente de prendre

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