CHAPITRE Y III
Il arrive un nouveau malheur a Guzman et a hunier.
Nous avions tant d’envie d’être hors de la ville, que nous commençâmes à donner du talon à nos ânes, qui servirent bien notre impatience : il sembloit qu'à notre exemple ils eussent pris en aversion cette hôtellerie, et qu’ils craignissent d’y laisser leur peau; mais quand nous fûmes dans la campagne , nous n’allâmes plus qu’au petit pas, tous deux gardant un profond silence, et chacun occupé de ses pensées. Il faisoit beau voir alors la contenance de mon ami l’ânier : il n’avoit plus envie de rire depuis qu’il avoit vu la dépouille du mulet; il n’étoit nullement tenté de me railler sur nos admirables repas, il craignoit trop les reparties que j’aurois pu lui faire; il avoit mangé six fois plus que moi de l’andouille et de la cervelle; et pour le ragoût du matin, il l’avoit encore tout entier dans le ventre : enfin j’aurois eu de quoi triompher, s’il se fût avisé de vouloir plaisanter; mais il étoit bien éloigné d’y penser.
S'il avoit sujet de rêver désagréablement, je n’élois pas plus satisfait des images qui venoient s’offrir à mon esprit. O ciel! disois-je, quelle étoile malheureuse m’a tiré de la maison de ma mère? A peine ai -je mis le pied dehors, (pie tout m’est devenu contraire; un malheur n’a fait que m’en présager un autre. Pour premier gîte, il m’a fallu coucher à la porte d une