LIVRE I, Cil A 1*. VIII
chapelle, et cela sans souper; le lendemain j ai dîné d'une omelette au\ poussins, et l’on m’a régalé le soir île divers ragoûts de mulet travesti en veau; la nuit j'ai été dévoré des puces, heureusement je n’en ai rien senti ; aujourd’hui il n'a tenu qu'à moi de (aire aussi bonne chère , et qui pis est , on m a vole mon manteau : il ne me manquoit plus que d aller en prison tenir compagnie au voleur, et il n’a pas tenu aux greffiers que cela ne me soit arrive.
Toutes les lois que je pensois à ce vol, je soupirois amèrement; son souvenir m'afiligeoit plus que tout le reste : en effet j’avois bien raison d’en être touché; l'estomac peut se remettre d’un mauvais repas; une désagréable nuit est réparée par une bonne : mais le moyen de réparer la perte d’un manteau , quand on a aussi peu d’argent que j'en avois? Néanmoins le mal étant sans remède, je me résolus à prendre patience; j’avois ouï dire que la vie de l'homme étoit un mélange de bonheur et de malheur, de plaisir et de peine : si cela est, disois-je, console-toi, Guzman; tu es sur le point de trouver quelque bonne fortune, puisque tu n’as éprouvé que des disgrâces depuis ton départ de Séville.
Plein d'une si douce espérance, je commençois à reprendre courage, lorsque deux hommes, qui avoient l'air de ce qu ils étoient, et qui venoient derrière nous au grand trot sur des mules, nous ayant atteints, me considérèrent avec attention, comme des gens qui eherchoient quelqu’un qui me ressembloit; leur figure toute seule n’étoil que trop capable de me troubler : jamais la Sainte-IIermandad, dont ils avoient l’honneur d’être
membres, n’a peut-être eu de confrères d’une mine plus effroyable. Je leur parus surpris, et même un peu effrayé de ce qu’ils me regardoient entre deux yeux : il ne leur en fallut pas davantage pour sauter à terre; en même temps ils vinrent fondre sur moi l’un et l’autre; ils me jetèrent. à coups de poing de mon âne en bas; puis, me saisissant par un bras, l’un des deux me dit d’un ton d'archer : Ab! te voilà, fripon de voleur! nous te tenons enfin : allons, petit misérable, rends cet argent, rends ces pierreries, ou bien nous te pendrons tout à l’heure à cet arbre que tu vois à deux pas d’ici. A ces mots, quelque chose que je pusse dire pour ma défense , ils se mirent à me houspiller et à me souffleter de manière qu'un soufflet n’attendoit pas l’autre.
Le trop charitable ànier, touché de compassion de me voir traiter si cruellement, voulut représenter aces furieux que sans doute ils se méprenoient : il fut fort mal payé de sa remontrance; ils lui tombèrent sur le corps, et quand ils furent las de le battre, ils lui dirent qu’il étoit mon recéleur, et l’arrêtèrent avec tous ses ânes, en lui demandant oii il avoit mis cet argent et ces pierreries. Comme il ne pouvoit leur répondre autre chose , sinon qu’il ignoroit de quel argent et de quelles pierreries ils nous parloient , ce fut un nouvel orage de coups de bâton qui creva sur lui. Je confesse ici ma mauvaise inclination , je ressentis une maligne joie en voyant maltraiter ainsi ce pauvre diable , à qui je portois guignon ; je m'imaginois que c'étoit à lui que je devois imputer la perte de mon manteau et notre horrible souper. Après qu’ils nous eurent bien