LIVRE VI, Cil A P. II. r
m* doutai point qu’elle n’y fît sa demeure; et, après quelques informations, je découvris que c’étoit la fille du seigneur don Andrea, qui prenoit le don, en qualité de banquier de la cour, et que cette jeune dame avoit la réputation d'être fort vertueuse.
Je lus occupé de cette rencontre tout le reste du jour, et je ne pus m’empêcher vers le soir d’aller passer et repasser devant les fenêtres du banquier. Je ne pris pas une peine inutile : je vis à loisir ce marchand, qui s’entretenoit avec sa fille sur un balcon; il me parut un homme de très bonne mine. Pour la dame, je ne puis te dire, sans surfaire, que c’étoit une beauté achevée; elle avoit seulement un air agréable et des manières aisées, qui me prévenoient en faveur de son esprit. Si j'en avois été touché le matin, ce fut bien autre chose le soir. Je m’en retournai chez moi tout bridant d'amour pour elle, et résolu de faire connoissance avec son père dès le lendemain; ce qui s’exécuta de la façon que je vais te le conter. Depuis mon arrivée à Madrid, j'avois eu soin de faire démonter et employer mes diamants d’une autre sorte qu'ils n'étoient, de peur que si, par hasard, mes parents s’avisoient d’eri envoyer un état à leurs correspondants, je ne lusse arrêté. J’avois même risqué beaucoup en les montrant à l'ouvrier. Je portai pour dix à douze mille francs de pierreries au banquier, à qui je dis que j’en avois encore chez moi pour une somme plus considérable. Il les regarda de tous ses yeux, et les estima douze mille livres, qu’il s’oflrit à me payer dans six mois, si je voulois les lui laisser trafiquer.
Comme je n 'avois pas d’autre intention que d'entrer
en commerce avec lui, j’acceptai son offre, et je refusai généreusement un billet qu’il se mit en devoir de me faire de la valeur des pierreries. Je lui dis que je savois trop bien quelle réputation il avoit dans le monde, pour lui demander d’autres sûretés que sa parole. Nous demeurâmes donc d’accord qu’il me compteroit dans trois mois six mille francs, et six mille autres trois mois après. 11 lut si cbarmé de ma franchise et de ma générosité, qu'il m'accabla de compliments : il ne se lassoit point de me remercier de la confiance que je lui témoignois, ni de me faire des protestations de service. Il me fit voir toute sa maison, qui etoit richement meublée; j’y remarquai des équipages pour sa fille et pour lui, avec un grand nombre de domestiques. Tous ces objets me jetèrent de la poudre aux veux, et je ne fis pas difficulté de croire que ce banquier devoit être un des plus opulents de toute l’Espagne. Si tout ce qui frappoit ma vue me confirmoit dans cette pensée, scs discours étoient encore plus capables de m’éblouir : à l'entendre, il faisoit tous les jours des affaires de deux ou trois millions ; c’étoit l’homme dont la cour se servoit pour faire des remises considérables dans les pays étrangers; il avoit son entrée chez les ministres, auxquels il partait quand il lui plaisoit; les plus grands seigneurs étoient de ses amis, et il n’y en avoit guère qui n’eussent besoin de lui.
fous ces discours, qu'on appelle en France gaseonnades, n’éloient pas néanmoins sans fondement. Il avoit autrefois été sur ce pied là avec les gens de la cour ; mais à force de leur avoir rendu service, il s’étoit si bien ruiné, qu'il ne se soutenoit plus que par son in-