‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 279 sur 322 · LIVRE VI, Cil AP. II. 5/j · texte numérisé non relu

LIVRE VI, Cil AP. II. 5/j

dustrie, qui étoit telle, qu’il ne laissoit pas d'avoir encore quelque crédit. Mes diamants lui furent d'un grand secours; il son servit pour se tirer d’un embarras où il se trouvoit faute d’argent, et il gagna dessus la moitié, avant saisi l’occasion de s’en défaire avantageusement au mariage d’une fille du due de Médina Sidonia. Je fis donc un extrême plaisir à ce banquier, sans le savoir. Comme je 11e pouvois alors juger de sa fortune que sur les apparences, je m’estimois trop heureux d’avoir lié conuoissance avec lui. Je m’accusois même en secret d’avoir une ambition démesurée , et de former un dessein téméraire en élevant ma pensée jusqu’à sa fille unique, qui me paroissoit un parti digne d'un prince.

D’un autre côté, don Andrea 11e pouvoit revenir de la surprise que mon procédé lui causoil. Cela fut cause qu il chargea un homme de confiance de s’informer adroitement de mon hôtesse qui j'étois, et de quelle manière je vivois à Madrid. On ne lui fit de moi que des rapports très avantageux; car quoiqu'on ignorât ma naissance, on ne laissoit pas de me croire un enfant de qualité; et pour ma conduite, je 11e donnois aucun sujet de penser que j’eusse de mauvaises mœurs. Sur les bons témoignages qu'on lui rendit de moi, il se mit en tête que j’étois l'homme que le ciel lui destinoit pour gendre. Il en parla à sa fille, qui lui dit ([lie je l’avois suivie dans la rue depuis l’église des dominicains jusqu’au logis; que je passois incessamment devant leurs fenêtres; en un mot, que toutes mes actions faisoient assez connoître que j’avois des vues sur elle, Ce père a voit trop d’expérience pour n’en être pas aussi

persuadé; il ne douta plus que la confiance que je lui avois marquée, en lui abandonnant mes pierreries sans billet, ne fut un effet de l’amour que j’avois pour sa fille. Ils s’en réjouirent tous deux, en conférèrent ensemble, et, me croyant plus riche qu’un juif, ils résolurent de me ménager si bien, qu’il ne me fût pas possible de leur échapper.

Conformément à cette délibération , le banquier vint me rendre visite à l’hôtellerie. Je m’y étois bien attendu, et j’avois mis en étalage dans ma chambre tous mes bijoux, qui firent sur lui beaucoup d’impression. Il fut principalement frappé de ma chaîne d'or; il en admira le travail , et me dit que si j’étois dans le dessein de la vendre, il meferoit gagner dessus un tiers de ce qu’elle m’avoit coûté. Je le pris au mot, et je la lui lâchai comme j’avois fait de mes pierreries, je veux dire sans billet; il en fut transporté de joie : il me fit mille caresses, et , me regardant déjà en beau-père , il me donna des conseils pour tirer un gros intérêt de l’argent comptant que je pouvois avoir. Peu de jours après il m'apporta la somme qu’il m’avoit promise pour ma chaîne, ce qui augmenta la confiance que j’avois en lui, et m’obligea de reconnoîlre ses peines par un présent convenable à une jeune dame, que j’envoyai à sa fille après qu'il me l’eut permis. Ce présent, n’ayant pas été mal reçu d’elle, me rendit assez hardi pour oser lui découvrir mes sentiments à l’usage du pays, c’est-à-dire par des mines, et il me sembla qu’elle ne les désapprouvoit point. A l'égard du père, avec qui je m’entretenois tous les jours, je ne lui parlois que de commerce; et cependant je me proposois de profiter de la première

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occasion favorable que j’aurois de lui déclarer ma passion.

Ces nouvelles amours refroidirent fort les domestiques. Mes voisines ne s’en aperçurent que trop tôt pour elles : les collations et les présents cessèrent. Je passois les journées hors du logis, et, quand j’y revenois le soir, je rentrois le plus souvent dans ma chambre pour me coucher, ou bien, lorsque je n’évitois pas la conversation de ces dames, j’avois avec elles des entretiens si f roids, qu elles comprirent aisément que j’avois secoue leur joug. Hélène éprouvant que ses bontés, au heu d’avoir irrité mon ardeur, n’avoient servi qu à la ralentir, en pleura de dépit. Elle tint un grand conseil avec sa mère et l’hôtesse sur mon changement, qu’elles ne manquèrent pas d’attribuer à un engagement nouveau, et le résultat fut qu’elles mettraient à l’épreuve ma générosité, et que, si elles n’avoient pas lieu d’être contentes de moi, elles auraient recours à quelque artifice pour se venger démon inconstance, lise présenta bientôt une conjoncture propre à l’exécution de leur projet. Il vint demeurer dans mon hôtellerie deux jeunes seigneurs qui a voient de l’argent frais. Ils m’engagèrent à jouer avec eux, et je leur gagnai en trois séances deux cent cinquante pistoles; ce que les dames n’eurent pas plus tôt appris, qu’elles m’entraînèrent à la promenade, sans que je pusse m’en défendre. En revenant, nous passâmes devant la boutique d’un marchand d’étoffes d’or et de soie. Notre hôtesse, qui étoit avec nous, m’y voulut faire entrer malgré moi, et m’obliger à faire l’emplette d’un habit pour doua Tlelena, en me disant que j’avois assez gagné pour lui faire

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ce petit présent. Je laissai parler l'iiotesse tant qu’il lui plut; et, me moquant de ses instances, je trompai l’attente de ces dames, qui avoient compté qu’elles feroient à ma bourse une copieuse saignée, et cette action acheva de leur persuader que je n’étois plus dans leurs filets.

J’avois un meilleur usage à faire de mon argent. On venoit de bâtir dans le quartier une maison que j’avois vue plusieurs fois en passant, et qui m’avoit paru fort jolie; j’étois tenté de l’acheter. Je consultai sur cela don André, qui approuva cette acquisition. Il se mêla même de cette affaire, et fut cause que j’eus cette maison à bon marché. Elle ne me coiita que trois mille ducats, que je payai devant lui en espèces sonnantes, et d’un air aussi froid que si j’eusse eu cent mille écus dans mon coffre-fort. Tu peux bien t’imaginer que cela produisit un effet admirable chez mon futur beaupère, qui étoit un homme fin. I crut, pour le coup, avoir rencontré le gendre qu'il lui falloit, et il ne songea plus qu’à me faire tomber finement dans la nasse. Je fis meubler ma maison assez proprement, et je me disposai à l’aller occuper. Le jour que j’y devois coucher, jugeant que je ne pouvois me dispenser honnêtement de dire adieu à mes voisines, je pris congé d'elles en leur faisant des compliments qu’elles reçurent avec beaucoup de civilité, et d’un air si gai que j’en fus surpris. Je m’adressai ensuite à l’hotesse pour la remercier de toutes les attentions qu'elle avoit eues pour moi , et l’assurer que je m’en souviendrons jusqu’au dernier moment de ma vie. Elle répondit à mes politesses d'une manière flatteuse, et me pria le plus obligeamment du

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