‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 290 sur 322 · LIVRE VI, CH AP. IV. 5b · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CH AP. IV. 5b

scmbloit c|iic je ferois mieux de me mettre dans une pension. C'est à quoi je me déterminai ; mais je choisis celle que je jugeai la plus convenable à un garçon de mon âge, et qui vouloit se consacrer à l’église.

Je ne fus pas long-temps sans faire des connoissances. J'eus le bonheur de rencontrer des étudiants aussi vieux que moi. Je me faufilai avec eux; car j’auroiseu honte de me voir hé avec des écoliers sans barbe. Je commençai par m'appliquer «à l'étude de la philosophie, et j'ose dire que j'y fis d'assez grands progrès: il est vrai que je joignis à d'heureuses dispositions un travail opiniâtre. Je passai au bout de deux années pour un des meilleurs sujets de notre université. Après avoir fait mon cours de philosophie , je pris mes licences de maître ès-arts. Quoique j’eusse mérité la première place, je n’obtins que la seconde. On me fit cette injustice en faveur du fils d’un de nos plus respectables professeurs. Je ne m’en plaignis point : au contraire, j'etois plus fier d’entendre dire à tout le inonde qu’on m’avoit fait un passe-droit, que je ne l’aurois été si l’on m’eût rendu justice. Je m'attachai ensuite à la théologie ; et continuant d’étudier avec la meme ardeur, je parvins à me faire un jeu de mes études. Je sentois que de jour en jour je devenois plus savant, ou du moins je me l imaginois.

Quoique je me fisse un point d'honneur de 11e nas manquer une leçon, et que je fusse fort occupé de mes devoirs scolastiques, je 11e laissois pas d'avoir des moments à donner à mes plaisirs. Connue j'etois depuis long-temps accoutumé à la bonne chère , et. que j’en faisois une très mauvaise dans ma pension, je me réjouissois deux ou trois fois la semaine avec mon hôte

cl quelques amis que je régalois; et par tous ces petits repas je m’acquis la réputation d’homme riche et généreux. Ce qui doit te paroître un miracle, c’est que, pendant trois ou quatre années que je vécus de cette sorte , je n'eus aucun commerce avec les femmes, même les plus honnêtes. Je ne m’informois pas s'il y en avoit d’aimables dans la ville : j’évitois toutes les occasions d’en connoître ; je m’interdisois jusqu’à la curiosité de les regarder. Je n’avois pas tort de me tenir ainsi en garde contre mon penchant pour le beau sexe; je sa vois par expérience combien il étoit redoutable pour moi. J’eus donc la force, pendant presque tout le cours de mes études, de m’éloigner de cet écueil : heureux si je les eusse achevées sans y aller échouer.

J’étois sur le point de me faire passer bachelier en théologie ; et comme il falloit auparavant prendre les ordres sacrés , qui ne se donnoient qu’à des personnes qui possédoient quelques chapelles ou autres titres, cela me jeta dans un grand embarras; car depuis que j’étudiois à l’université d’Alcala, j’avois mangé plus de la moitié de mon fonds; si bien que ne sachant comment faire pour me tirer de là, je fus obligé d’avoir recours au père des expédients, c’est-à-dire à don André. J’avois eu soin d’entretenir toujours avec lui un commerce de lettres. Je lui avois exactement rendu compte de mes succès dans les écoles, et d m’en avoit témoigné beaucoup de joie. Je lui mandai donc quel obstacle s opposoit à mon dessein , le priant de m enseigner le moyen de le lever. Il me (il réponse qu’il ne demandoit pas mieux que de m’obliger; qu'il me feroit un don de I héritage de ma femme en forme de fondation, et que dans 1 acte

Page 1