LIVRE VI, CH A P. IV. 5(ïÿ
|)i'ni hlo pour un homme de mon Age , j’aurai recours aux bons pères de Saint-I' raneois. ( <e sont les meilleures gens du monde. Quand ils m’auront entendu chanter, ils me recevront chez eux , quand je ne saurais pas lire.
Tu vois, lecteur mon ami, que les gens d’esprit ne manquent jamais de ressources. La belle ressource ! me répondras-tu. Embrasser l’état ecclésiastique, dans la seule vue de s’\ procurer toutes les délectations terrestres ; c’est n avoir pas une vocation fort canonique. D’accord. Je ne prétends pas tenir tète aux casuistes sur ce point. J’avoue que je consultois moins les canons que l’usage, et ([lie je ne songeais à me faire prêtre que pour avoir le reste de ma vie toutes mes petites commodités. Je communiquai mon dessein à mon beaupère, en voulant lui persuader que e’éloit l’ouvrage de mille réflexions morales que j’avois faites sur l 'instabilité des choses d’iei-bas, ou plutôt que c’étoit le ciel qui me l’avoit inspiré. Comme ce banquier ne valoit guère mieux que moi , il applaudit à ma résolution, qu il nepouvoit assez louer, disoit-il, quand je ne l’aurois prise que pour me mettre à l’abri de mes créanciers.
Je ne pensai plus qu’à vendre ma maison ; ce qui fut bientôt fait. 11 se présenta un homme qui m’en donna presque autant qu elle m’avoit conté, attendu que le quartier étoit devenu plus considérable parla grande quantité de maisons qu’on y avoit bâties depuis la mienne. Nous allâmes chez un notaire qui dressa le contrat, et qui nous dit qu'il l’a 1 loi l , avant que de le signer , nous accommoder avec le seigneur cerisier pour les lods et ventes. Ce seigneur étoit un vieux conseiller du conseil des Indes, et de plus, grand usurier, bien
loin de rabattre un maravédis seulement de ses droits, il les fit monter trois fois plus haut qu’il ne devoit. Nous eûmes beau lui représenter qu’il avoit affaire à des chrétiens connue lui et non à des Maures, l'acquéreur fut obligé d’en passer par là, parce qu’il vouloit absolument avoir ma maison.
Aussitôt que je la lui eus vendue, je portai l’argent qui m’en revint à la banque. Il ne pouvoit me rapporter que très peu de chose ; mais , outre qu’il étoit en sûreté, j’avois le droit de le retirer quand il me plairoit. Après avoir ainsi placé mes deniers, je fis travailler à mon habillement d'écolier aspirant aux ordres sacrés, lequel consistait en un manteau long et une soutane ; ensuite ayant dit adieu à don André et à mes meilleurs amis , je partis pour la ville d’Alcala, oii j’arrivai quelques jours avant l’ouverture des écoles. Je fus d’abord irrésolu sur mon logement : je ne savois si je devois me mettre en pension , ou bien louer un appartement où je ferois mon ordinaire. J'étois accoutumé à jouir d’une entière liberté chez moi, à vivre à ma fantaisie, à manger ce qu'il me plaisoit d’avoir, sans m’assujettir à des heures réglées , comme il faudroit que je le fisse chez un maître de pension , où je dînerois et souperois avec des écoliers, dont la plupart pourroienl être mes enfants , et oii l’on me feroit mourir de faim pour mon argent. D’un autre côté, lorsque je venois à considérer ce que c’étoit qu’un ménage de garçon; que j’y envisageois une servante voleuse ou galante , ou adonnée au vin , et souvent à ces trois choses ensemble , sans parler des autres incommodités qui sont attachées a la vie libre d’un jeune homme qui est son maître , il me