LIVRE VI, Cil Al'. V
Une vie si agitée 11e pouvoit manquer de nous attirer quelque malheur. Deux de ecs petits-maîtres, déjà désunis par la jalousie, eurent au jeu une dispute, qu’ils poussèrent jusqu’à mettre l’épée à la main. Ils se battirent, et, avant qu’on put les séparer, il y en eut un qui fut blessé mortellement. Les parents de ces jeunes seigneurs, axant appris que cet accident étoit arrivé dans ma maison , qui leur parut une source de désordres , m’envoyèrent enlever de mon lit un beau matin par une grosse troupe d’archers , qui me menèrent en prison, après avoir joué de la griffe chez moi et raflé mes meilleurs effets.
Cette subite irruption de la justice réveilla désagréablement ma femme, qui se leva et s’habilla promptement pour aller trouver le principal de mes juges, personnage des plus graves, et aussi respectable par son air prude que par son âge avancé. Elle se jeta les larmes aux yeux à ses pieds, et implora son appui par des paroles très touchantes. Le vieillard, malgré le froid des années, fut moins attendri par les discours de la solliciteuse, qu’échauffé par les charmes de sa personne. Il la releva, et pour lui donner , disoit-il, une audience particulière, il la fit entrer dans son cabinet, où, tandis qu’assise auprès de lui elle raconloit son affaire le plus à son avantage qu elle pouvoit, le vieux satyre, qui ne l écoutoit point, lui essuyoit les pleurs avec un mouchoir d’une main, et lui passoit l'autre en tremblant sur la gorge. Enfin il consola mon épouse, en lui faisant espérer que la triste aventure arrivée chez elle n’auroil aucune fâcheuse suite, et sur-le-champ il envoya ordonner de sa part au concierge de la prison de m’x
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faire un bon traitement. C’étoit un magistrat d’une grande autorité, et qui dès ce moment -là auroit pu ni en faire sortir s'il l’eût voulu; mais il avoit encore des audiences à donner à ma femme; comme en effet d lui dit, en la quittant, qu’elle n’avoit qu’à le revenir voirie lendemain à la même heure; ce qu’elle fit. 11 1 attendoit dans son cabinet , où elle le trouva frisé , poudré, musqué, avec une barbe retroussée. Il promit, dans cette seconde visite, que je serois élargi le jour suivant; et il fallut encore que ma femme prit la peine de retourner chez lui, pour recevoir de sa main l’ordre de mon élargissement.
Je m’estimai fort heureux de me voir si promptement hors de cette affaire , quoique ce fût aux dépens de la moitié de mes effets. Je me llattois qu’à l’ombre du puissant protecteur que doua Maria venoit de se faire, nous pourrions impunément aller toujours notre train. Dès l’après-dînée je me rendis à son hôtel, où je le remerciai de ses bontés. Il me reçut d’un air honnête, et me témoigna que je lui ferois plaisir de le voir quelquefois et de dîner avec lui. Je parus infiniment sensible à cet honneur, et je le suppliai, en prenant congé de lui , de nous continuer sa protection. Il me protesta que je pou vois compter là-dessus, et pour m’eu donner une forte assurance, il nous honora d’une visite dès le soir même. Nous lui fîmes une réception dont il eut tout lieu d’être content. Quand il auroit été le premier ministre de la monarchie d'Espagne, nous ne lui aurions pas marqué plus de respect. Comme il nous dit qu’il aimoit la musique, nous fîmes, mon épouse et moi , un petit concert qui fut fort de son goût; ensuite nous