LIVRE VT, CITA P. V
qu'elle eut avec dona Maria, elle lui Ht un portrait flatteur du Flamand, et lui parla de façon qu elle 1 engagea, sans que Diego en sût rien, à une promenade où ce jeune gentdhomme se trouva comme par hasard. Outre qu'il étoit fait à peindre et beau par excellence, il avoit l'esprit agréable et insinuant. Ma femme se sentit d’abord du goût pour lui, et ne le laissa pas long-temps languir. Les marques de reconnoissance de ce galant ne furent pas, comme celles de Diego, des montres de dix à douze pistoles, ni des babils de peu de valeur; ce furent des bourses de cent doublons, des diamants de prix, de superbes tentures de tapisseries et de la vaisselle d’argent. Vive la noblesse! Dès que nous vîmes que ce seigneur répandoit sur nous ses richesses à pleines mains, nous nous attachâmes à lui , et nous commençâmes à néelieer furieusement notre bourgeois d’Alicante : plus de complaisance, plus d'attention pour lui; dona Maria, en sa présence même, favorisoit son rival.
Le senor Diego ne manquoit pas de fierté : c’étoit un de ces riches marchands qui se regardent comme des gens de qualité. Ne pouvant souffrir qu'on lui préférât quelqu’un, après tout ce qu’il avoit fait pour nous, il en murmura; des murmures il passa aux reproches, et des reproches aux menaces. Ses emportements excitèrent mon courroux : je lui parlai en homme qui vouloit être maître dans sa maison; en un mot, je le maltraitai fort, et lui fis même comprendre que s’il m'échauffoit encore les oreilles, je lui apprendrois à vivre. Dans le fond, je ne lui devois rien; s’il avoit dépensé beaucoup chez moi, on lui en avoit donné
quittance. Il ne s’étoit point attendu que je le prendrais sur un ton si haut; et jugeant par là qu’il avoil plutôt été ma dupe que moi la sienne, il prit le parti de se retirer en crevant de rage et de dépit, au lieu de rendre mille grâces au ciel de l’avoir délivré d’une si dangereuse sangsue.
Le gentilhomme flamand, bien loin de diminuer la dépense qu’il faisoit au logis, l’augmentoit de jour en jour; il nous accabloit de présents. Aussi c'étoit une chose à voir que les grands airs que nous nous donnions : j’avois trois laquais, ma femme deux, suivantes; nous vivions comme si la prospérité dont nous jouissions eût du toujours durer. Cependant nous n’étions pas fort éloignés de sa fin. Notre galant s’avisa, pour nos péchés et pour les siens, de vanter sa bonne fortune à un comte de ses amis, jeune seigneur de la cour, et de l’amener chez nous. Celui-ci n’eut pas sitôt vu dona Maria, qu’il devint rival du Flamand. Passe encore pour cela : elle avoit assez d’esprit pour les accorder tous deux. Mais le comte voulant associera ses plaisirs deux ou trois autres petits-maîtres, les introduisit dans notre maison, 011 toute cette brillante jeunesse se mit à faire un fracas de tous les diables. On 11’entendoit au logis que rire et chanter nuit et jour; on n’y faisoit que jouer et boire; et comme ces jeunes gens n’étoient pas toujours bien en espèces, ils empruntoient, ils pi Noient , et tout leur argent venoil fondre chez nous, sans que je m’aperçusse que notre fonds augmentât de beaucoup, quoique nous tirassions journellement un profit certain de leurs débauches : nous dissipions le bien à mesure que nous le gagnions.