‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 301 sur 322 · LIVRE VI, C.HAP. VI. 5y · texte numérisé non relu

LIVRE VI, C.HAP. VI. 5y

pour contenter doua Maria, qui, sur les merveilles qu elle m'eu avoit ouï raconter, souhaitait ardemment d'en juger par ses propres yeux. Je lui avois t li t , entre autres choses, qu’on voyoit incessamment arriver du Pérou à Séville un grand nombre de marchands charges d'or, d’argent et de pierreries. Elle brûloit d impatience d’essayer ses regards sur ces riches mortels, et de remplir ses coffres de leurs dépouilles. Cependant, quelque bon dessein que nous eussions sur eux, nous n’allions qu'à petites journées, de peur de nous fatiguer. J avois un secret plaisir à considérer les pays par oîi j’avois passé, quoiqu'ils me rappelassent le souvenir des tristes aventures de ma première jeunesse. Je reconnus le cabaret où j’avois été garçon d’écurie, et à la vue de Cantillana, je m'imaginai sentir encore ces excellents ragoûts de mulet dont on m’y avoit autrefois régalé. Je me souvins aussi, à quelques lieues de là, des coups de bâton que j’avois reçus de deux archers de la Sainte-llermandad. Je dînai dans cette charmante taverne où l'on mangeait des poulets en omelette, et le récit que je fis de cette histoire à ma femme la divertit infiniment. Enfin je m’arrêtai à cet hermitage qui m’avoit servi de gîte la première nuit de ma sortie de Séville; et, transporté d’une joie si tendre qu’elle m’arrachoit des pleurs , j’apostrophai le saint dans ces termes : « O grand saint Lazare, quand je m’éloignois des degrés de votre chapelle, j’avois la larme à l’œil , j’étois à pied, misérable, et vous me revoyez aujourd hui content, bien en fonds et bien monté. »

Il étoit nuit quand nous arrivâmes à la ville. Nous descendîmes à la première hôtellerie que nous reneon- Guzraan. 38

5g4 GUZMAN D’ALFARACHE.

traînes en entrant. Nous y fûmes fort mal; mais le lendemain m’étant levé pour aller chercher un logement plus commode, j’en trouvai un clans le quartier de Saint-Barthélemi , et j’y fis aussitôt porter mes hardes. Je demandai ensuite dans la ville des nouvelles de ma mère, et personne ne put m’en dire; ce qui me fit croire qu’elle n’étoitplus au monde. Prévenu de cette opinion, qui m’affligeoit, je m’en retournai chez moi bien tristement. Néanmoins j’étoisdans l’erreur; la bonne femme vivoit encore, et demeuroit à Séville même. Ce fut doua Maria qui fit cette découverte deux mois après, et voici comment. Elle avoit fait connoissance avec quelques jolies dames de son humeur; elle leur parla par hasard de ma mère , et elle fut fort étonnée d’apprendre qu’elle logeoit dans notre voisinage avec une jeune et belle personne qui passoit pour sa fille. Bon sang ne peut mentir. Je ne sus pas sitôt le domicile de ma mère, que j’y volai. Je la vis, je la reconnus, et nous nous embrassâmes de part et d’autre avec une véritable affection.

Nous nous contâmes réciproquement, et en peu de mots, ce qui nous étoit arrivé depuis notre séparation, chacun pourtant de son côté ne disant que ce qu’il jugeoit «a propos de dire. Elle voulut, par exemple, inc faire entendre qu’elle avoit élevé par pure charité la fille qu’elle avoit auprès d’elle, l’ayant prise en amitié dès sa plus tendre enfance. Je feignis de la croire pieusement sur sa parole, quoique je me doutasse bien qu’en se chargeant d’un si pénible soin, elle avoit eu des vues qu’elle n’osoit m’avouer. Après un assez long entretien sur les affaires de la famille, j’allai rejoindre

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