LIVRE VI, C.H AP. VI. ocp
doua Maria, pour la lui amener : elles s'embrassèrent toutes deu\ à plusieurs reprises , et avec des témoignages d amitié (pie j’admirois dans une belle-mère et dans une bru.
Pour célébrer notre réunion, ma mère nous donna chez elle quelques repas, que nous lui rendîmes chez nous à notre tour. Comme j’avois besoin d’une vieille routière telle qu elle étoit pour enseignera ma femme les manières coquettes des dames de Sevdle, où la galanterie avoit des usages différents de ceux. d’Alcala et de Madrid , je lui proposai de' venir demeurer avec nous, en lui représentant qu elle y seroit plus agréablement et plus à son aise qu’elle n’etoit. Plie me fit comprendre par sa réponse qu’elle ne pouvoit se résoudre à quitter sa fille d'adoption , et que d’ailleurs elle apprebendoil de ne pouvoir s’accorder long-temps avec mon épouse. Je levai le premier obstacle en consentant de recevoir aussi cbez moi la personne dont elle ne pouvoit se séparer. Vous n’y pensez pas, mon fils, me dit ma mère; vous connoissez encore bien peu les femmes. Croyez-vous que deux créatures aussi vives que Pétronille et dona Maria puissent vivre seulement un mois ensemble sans se brouiller, et même sans mettre le feu de la discorde dans toute la maison
Je ne 1 lissai pas toutefois de vaincre la répugnance que ma mère avoit à m’accorder la satisfaction que je lui demandois. il est vrai que je ne l’obtins d’elle que sur i assurance que je lui donnai , qu elle trouveroit toujours dans ma femme une fille soumise à ses volontés: encore vint-elle toute seule loger avec nous, aimant mieux que Pétronille demeurât chez elle, que de s e\-
GUZMAN D’ALFARACHF.
poser, en l’amenant, à faire naître des divisions dans la famille. Au commencement, comme on dit, tout est beau. De l’un et de l’autre côté, c’étoit à qui feroit paroître plus de complaisance. Si la belle -fdle avoit toutes les attentions du monde pour la belle-mère, la belle-mère cherchoit à prévenir les désirs de la bellefdle; elles ne se parloient toutes deux qu’avec douceur; et si leur bonne intelligence eût duré, il seroit tombé sur nous une pluie d’or. Mais malheureusement, au bout de trois mois, tout changea de face au logis. Ces mêmes dames, qui s’étoient si bien accordées jusquelà , commencèrent à tenir une autre conduite; ma mère voulut gouverner despotiquement, ma femme ne le put souffrir. Elles se brouillèrent, et leur brouillerie alla si loin, que la paix fut bannie de la maison. Elles disputoient et se querelloient à chaque moment du jour. Quelquefois, croyant rétablir entre elles l’union, je m'érigeois en arbitre de leurs différends , et prenois le parti de celle qui avoit raison; alors l'autre, quelque tort qu’elle eût, me sachant très mauvais gré de la condamner, m’apostrophoit d’une manière qui faisoit peu d’honneur à l’arbitrage.
Une chose encore eontribuoit à entretenir leurs dissensions. Les vaisseaux qu’on attendoit des Indes n’arri voient point; l’argent devenoit rare, et par conséquent les profits de galanterie ne pouvoient être que fort médiocres. Il falloit néanmoins qu’on fît toujours la même dépense dans notre ménage , dona Maria n’étant pas d’humeur à entendre parler d'économie; j’étois même obligé, pour la contenter, de lui acheter des habits tous les jours. ISos fonds diminuoient à vue d œil , et nos