‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 303 sur 322 · LIVRE VI, CH AP. VI. 5f · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CH AP. VI. 5f

chagrins augmentoient. Nous avions compte sur les marchands du Pérou, qui ne vendent pas; et ce n’étoit que dans I espérance de disposer de leurs piastres que nous avions pris un si haut vol. Ma femme, à qui j’avois donné une grande idée de l’opulence et de la générosité de ces négociants, n’en pouvoit détacher son esprit, et, dans l'impatience quelle avoit de les voir arriver, elle me reprochoit leur retardement, comme si j'en eusse été la cause; tout retomboit sur moi.

Pour comble de bonheur, je fis connoissance avec un Italien, capitaine d'une galère napolitaine. Il avoit eu ordre de la cour de se rendre à Malaga, pour transporter l’évêque de cette ville à Naples; et n’ayant pas trouvé ce prélat prêt à s’embarquer, il venoit, en attendant, à Séville chercher des marchands qui eussent des marchandises de conséquence à faire passer en Italie, ainsi que cela se pratique. Je le rencontrai par hasard, dès le second jour de son arrivée, chez un négociant; et comme il ne parloit qu’italien, faute de pouvoir s'expliquer en espagnol, qu’il entendoit pourtant, je leur servis de truchement dans l’entretien qu’ils eurent ensemble. L’officier fut ravi de voir un homme qui parloit sa langue aussi bien que lui, et il se faufila si bien avec moi, qu’il ne voulut plus me quitter. Il avoit de l’esprit, et il étoit très agréable de sa personne. Je le menai chez moi, et le présentai à ma femme, qui ne manqua pas de le charmer. Il nous fit de petits présents, et nous en aurions reçu de lui de plus considérables, s’il eût eu plus de temps à demeurer à Séville; mais il n’osa y faire un plus long séjour, dans la crainte de faire attendre l’évêque de Malaga, et de se gâter dan-

5p8 UUZMAN n’ALFAR ACHIi.

l’esprit du premier ministre. Ce n’étoit pas sans peine qu’il se voyoit obligé de s’éloigner de dona Maria; et je doute qu'il eût pu s’y résoudre, s’il n’eût pas trouvé moyen de concilier son amour avec son devoir, en engageant ma chaste épouse à m’abandonner pour le suivre en Italie1; ce qu’il lit fort bien sans truchement.

Après tout, je crois qu'il ne lui fut pas difficile de la déterminer à faire cette démarche. Outre que ma femme étoit plus que jamais mécontente de ma mère, et quelle m’avoit pris en aversion, pour lui avoir le plus souvent donné le tort dans leurs démêlés , elle aimoit le changement; je suis persuadé que le capitaine qui l’enleva ne tarda guère à s’en apercevoir. Quoi qu’il en soit, au lieu de courir après elle, et de songer à la rattraper, ce que j’aurois pu faire en allant à Malaga , où je serois arrivé avant qu’il eût mis à la voile pour retourner en Italie , je fis pont d’or à mon ennemi. Bien fou qui court après sa femme qui l’a quitté. J’aurois plutôt remercié le ciel de m'avoir délivré de la mienne, si, pour me rendre sans doute sensible à son éloignement, elle n’eût pas emporté avec elle tout ce qu’il y avoit de meilleur au logis; en quoi le capitaine l’avoit honnêtement aidée, sans que j’y eusse pris garde. Je n'en avois pas eu le moindre soupçon.

Page 1